Il ne s’agit ni de nourrir la phobie, ni d’encenser l’IA mais de vous partager, avec mon regard et mes mots de peintre, les interrogations que soulèvent cette technologie dans ma recherche picturale. (Dans ma pratique de peintre et d’accompagnante psycho-picturale, je travaille avec un médium ancien, né au XVIIᵉ siècle en France : le glacis, à l’huile ou à la bière)

Devant une toile vierge, quelque chose en nous cherche à prendre forme. Et si l’IA faisait la même chose ?
J’ai eu récemment une conversation avec Claude qui m’a arrêtée. Une conversation sur les conversations — sur ce qui se passe, psychiquement, quand on dialogue avec une IA. Pas sur la performance des modèles. Pas sur la productivité. Sur ce que ça fait, intérieurement.
La psychanalyste jungienne Flora Aubin propose une lecture que je trouve juste : l’IA fonctionnerait comme un objet transitionnel au sens de Winnicott — ni tout à fait soi, ni tout à fait autre. Un espace intermédiaire, « à l’abri de l’épreuve de la rencontre », où quelque chose peut naître sans risque immédiat de jugement.
Ce n’est pas l’inconscient freudien — l’IA ne porte pas notre histoire, nos refoulements, nos désirs singuliers. Mais dans le cadre jungien, l’inconscient est aussi collectif, traversé d’archétypes : Prométhée, le Golem, Pygmalion… L’IA réactualise précisément ces figures archaïques. Elle n’est pas neutre symboliquement. Elle réveille quelque chose.
Ce qui me frappe, c’est le concept qu’Aubin nomme surface de projection — l’IA comme espace sur lequel des contenus intérieurs cherchent à se symboliser. Ce n’est pas sans rappeler ce qui se passe devant une toile vierge : on projette vers quelque chose qui ne répond pas avec son inconscient.
L’extériorité sans enjeu relationnel direct crée paradoxalement un espace d’émergence. Jung appelait cela l’imagination active : le dialogue délibéré avec les images intérieures. La toile, l’IA — des interlocuteurs suffisamment neutres pour que la psyché ose se montrer.
Et pourtant, quelque chose résiste. Quelque chose trouble. Freud nommait Unheimlich — l’inquiétante étrangeté — ce sentiment face à ce qui est à la fois familier et opaque, proche et troublant. C’est exactement ce que produit l’IA : non pas parce qu’elle ressemblerait trop à un humain, mais parce qu’elle ressemble à quelque chose en nous. Elle nous renvoie une image suffisamment proche pour qu’on s’y reconnaisse, suffisamment étrange pour qu’on s’en inquiète.
C’est peut-être là que la formule d’Aubin prend tout son sens : « La peur collective de l’IA serait une métastase de la peur de l’inconscient. » Ce que nous redoutons dans l’IA, c’est peut-être ce que nous redoutons en nous.
Je ne tire pas de conclusion définitive. Mais cette perspective me semble plus honnête que le débat habituel — celui qui réduit l’IA à un outil ou, à l’inverse, l’anthropomorphise à l’excès. Il y a peut-être une troisième voie : l’IA comme espace symbolique, à prendre au sérieux — pas parce qu’elle pense, mais parce que nous, nous projetons.
Référence : Flora Aubin, psychanalyste jungienne — série d’articles récents sur IA et psyché.
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