La Reine des Neiges – une traversée picturale

Ces notes ont été dictées librement, au fil de la mémoire. Elles ne constituent pas un texte définitif mais le matériau vivant d’une série de huit tableaux au glacis, nés de la rencontre avec les sept contes de la Reine des Neiges d’Andersen — une peinture qui traverse le conte comme on traverse une matière.

L’origine

En écoutant une amie très déprimée, hospitalisée, m’est revenue cette histoire d’un garçon qui avait reçu un morceau de miroir dans l’œil et qui ne voyait plus que la laideur du monde. En rentrant le soir, je suis allée chercher cette histoire et j’ai découvert qu’il s’agissait de 7 contes. Parce que ma pratique est alchimique, j’ai été immédiatement frappée par les symboles, même intuitivement. Un choc.

J’ai raconté ces sept contes à mon amie, sept jours d’affilée. J’ignore ce qu’elle en a pris, mais à mesure que je les racontais, ils s’installaient en moi. Ils m’étaient devenus une évidence. C’était d’autant plus dérangeant que depuis des années je ne voulais pas dessiner, de peur que mon apprentissage technique prenne le pas sur mon savoir-être. L’envie n’en était pas moins là, énorme.

La technique — héritage du XVIIe siècle

Ma pratique picturale est héritée de la corporation des peintres en décor, dont mon grand-père a fait partie. Je travaille avec un glacis liquide — une technique ancienne, transmise par le geste et la lignée, pas par l’académie.

Le glacis est un processus alchimique au sens littéral : soufre, mercure et sel — nigredo, albedo, citrinitas et rubedo. Ma pratique est alchimique et ce conte est alchimique — il y avait une cohérence profonde, presque inévitable.

Le commencement de chaque tableau

Tous les tableaux partent d’un fond sombre — comme de la terre. Un fond grouillant posé avec un geste dit « ouverture d’aile » qui porte déjà tout le tableau avant même qu’il n’advienne. Pas une composition mais un bouillon de vie. Un nigredo.

À partir de ce fond, je pars directement, sans croquis préalable, sans idée de composition, avec un pinceau, du glacis huile et du pigment blanc. Ce n’est pas une découverte, c’est une rencontre. Quelque chose qui existait déjà, que je ne fabrique pas, que je trouve.

Tableau seuil — Gerda offre ses chaussures à la rivière

Inspiré du conte II · Introduction à la série

Gerda donne volontairement une offrande contre la malédiction. La rivière comme premier seuil du voyage. Ce geste m’a arrêtée — pas l’héroïne, pas le conte, le geste. Ce qu’on donne sans savoir si ça suffit.

I — Le miroir du diable

Inspiré du conte I · Le miroir et ses fragments

Technique mixte : huile, glacis et bière — seul tableau à réunir ces deux techniques.

J’ai d’abord peint le miroir avec le glacis blanc sur fond sombre — un rectangle dans le rectangle, avec des lacunes dès le début. Je cherchais la matière du miroir, les éclats de lumière, la construction des brisures.

J’ai essuyé dans le fond un premier personnage : le diable. Esquissé, un peu animal. Puis j’ai eu envie de peindre Gerda — comme une grisaille avec une rose à la place de la tête, pieds nus, avec des chaussures rouges en glacis, si bien qu’on voyait ses orteils en transparence.

J’ai peint des oiseaux dans les morceaux du miroir — des corneilles, des merles, des corbeaux. Fascinant et exaspérant. Puis des pétales de rose qui traversaient le miroir de haut en bas.

Enfin, une des lacunes du miroir est devenue un passage. J’y ai peint très précisément l’œil de mon fils Philémon — qui est autiste. Son regard dans la fissure du monde ordinaire.

Et j’ai eu la surprise de voir le visage blanc de la reine des neiges dans un des morceaux du miroir. Il faut le chercher pour le voir.

II — Le balcon

Inspiré du conte II · Le petit garçon et la petite fille

Correspondance alchimique : l’union avant la séparation.

Idée centrale : Gerda et Kay ne sont que les deux parties d’une seule et même personne. J’ai tracé au pinceau un côté garçon, un côté fille, et à la place de la tête, un bouquet de roses repris d’un des chromos publicitaires de la maison d’enfance de mon grand-père.

Le balcon est arrivé plus tard — un flash en accompagnant deux femmes dans leur découverte du glacis. J’ai tracé à la craie un arc de cercle qui enferme le personnage dans sa partie supérieure. Puis j’ai peint le fond en bleu très clair, en ouverture d’aile — comme un aplat vibrant qui contourne le personnage et les fleurs. Comme un fond d’icône, mais bleu pâle.

Le balcon n’est pas une rambarde — c’est une mandorle.

III — Le jardin de l’enchanteresse

Inspiré du conte III · Le jardin de la femme qui savait faire de la magie

Correspondance personnelle : neuf ans sous emprise, découverte et rupture.

Je venais de rompre une relation amicale et professionnelle où je m’étais découverte, après neuf ans, sous emprise. Ce tableau parlait de ça, c’était une évidence.

Au cours d’une promenade, j’ai photographié dans une cour de ferme un grand récipient en fer blanc dans lequel des plantes cohabitaient — un fouillis végétal, élégant mais sauvage. J’ai pensé que ce récipient pouvait être le chapeau de l’enchanteresse.

Une petite fille de dos face au jardin. Comme Marie-Madeleine, elle est habillée par ses cheveux qui s’arrêtent net comme une robe pour découvrir deux bas de laine. Dans les cheveux — mi-cheveux, mi-fleuve — j’ai peint un bateau-peigne.

Dans le centre du récipient, j’ai fait un trou — resté longtemps noir — jusqu’à ce que j’y mette le regard de Gerda. Elle se regarde donc. Et dans le fouillis végétal : une rose, celle que l’enchanteresse avait enterrée pour que Gerda oublie Kay, mais qui repousse quand même.

IV — La tour

Inspiré du conte IV · Le prince et la princesse

Correspondance : la Maison-Dieu du tarot — le bouleversement, l’arrivée dans une nouvelle ville.

Lorsque je suis arrivée à Niort, j’étais poursuivie par l’image de la Maison-Dieu des lames de tarot. Arrivée sans attache, sans histoire, sans travail.

Une tour un peu en ruine, recouverte de lierre. La mer autour a monté — la tour s’est retrouvée sur une île suspendue avec les racines qui pendent. Dans la tour, de fenêtre en fenêtre comme dans une bande dessinée, Gerda passe et monte — d’abord vers une rose (la bonne piste), puis elle se détourne. Elle ne reconnaît pas encore ce qu’elle cherche.

Le tableau semblait fini — je l’ai signé, accroché. Une amie est venue, on l’a regardé ensemble. Il ne me plaisait pas. Trop illustratif.

Je l’ai remis sur mon mur de travail. J’ai recouvert tout le haut de bleu nuit. Puis j’ai dessiné deux oiseaux stylisés à la craie au-dessus de la tour. Je les ai peints en Nedjar et j’ai essuyé les créneaux avec un chiffon. Une lumière semblait sortir de la tour pour éclairer ces deux oiseaux face à face — comme un monogramme royal.

V — La petite brigande

Inspiré du conte V · La petite fille des brigands

Correspondance alchimique : citrinitas — individuation (Jung). L’ombre intégrée.

Idée centrale : Gerda et la petite brigande sont une seule et même personne. La petite brigande est son ombre. Il fallait donc peindre Gerda de face, pour la première fois.

J’avais mis le tableau avec son fond Nedjar derrière ma porte — je n’avais plus de place ailleurs dans l’atelier. Ne sachant pas comment la faire venir, j’ai pris le pinceau blanc et n’ai peint de son visage que les lumières — comme lorsqu’on essuie le Nedjar pour faire advenir un Essuyé®. Elle est apparue comme un Essuyé® : une ado-jeune femme, bouleversante. J’ai pris des photos de ce visage qui arrivait derrière la porte.

Le manchon a trouvé sa place et l’autre bras est sorti du châle avec un couteau dans la main. Ce manchon est devenu le centre de la composition, le lieu de passage entre les deux aspects d’une même personne.

Le renne est apparu en un coup de pinceau. J’en suis encore sidérée.

À ses pieds, trois corneilles noires. Et pour finir, l’arc de cercle bleu pâle autour de Gerda — le même geste iconique que dans Le balcon.


VI — Sublimation

Inspiré du conte VI · La laponne et la finnoise

Correspondance alchimique : sublimation — passage direct du solide à l’état de vapeur.

Tableau en trois parties, comme une coupe stratigraphique inspirée d’un grimoire alchimique du XIVe siècle : le ciel, la terre, le feu.

Dans la terre, une fiole énorme — comme un ventre. Par son col s’échappent les deux pieds nus de Gerda, dont on ne voit que le bas d’une robe jaune dorée. Elle s’envole.

Le feu du début était trop détaillé, trop dessiné. Par dessus, j’ai peint une bande d’ocre rouge profond en laissant le glacis réagir, couler, faire des transparences. C’est à la fois très graphique et très incandescent, sans anecdote.

Dans la fiole, en plein centre, une rose joufflue — presque comme un angelot.

VII — Le château de la Reine des Neiges

Inspiré du conte VII · Ce qui s’est passé au palais de la Reine des Neiges

Correspondance alchimique : rubedo — l’accomplissement.

Je me suis retrouvée avec un fond sombre, trop sombre, presque noir — où rien ne grouillait. Le froid de la Reine des Neiges avait gagné jusque dans la matière.

En bas à droite, en quelques secondes, j’ai peint un Kay recroquevillé sur lui-même. Il est arrivé avec une telle justesse que je n’ai pas eu à le retoucher. Il ressemble à un être désespéré qui fait la manche. Plus tard, j’ai réalisé que sa forme recroquevillée était identique à celle d’un cœur anatomique.

Dans la neige, j’ai essuyé le visage endormi de la Reine des Neiges. Tout le reste du tableau est devenu son corps par défaut. Elle est partout et nulle part.

Il n’est resté que quelques roses suspendues dans le ciel et, traversant la frontière, quelques pétales — dont une petite est venue se poser sur Kay. J’ai travaillé la lumière que cette pétale dépose sur ses épaules et sa tête baissée.

Gerda est une pétale de rose : l’essence de toutes les roses. Pas une héroïne qui sauve, une présence légère qui contient le tout.

Ces huit tableaux cherchent un lieu atypique et protecteur, avec une histoire peut-être, pour être vus tous ensemble et qu’ils puissent, à leur tour, raconter leur histoire.

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