Atelier portes ouvertes : ni musée, ni galerie

Vous êtes déjà entré dans l’atelier d’un peintre un peu gênés, un peu intimidés ? Lors des deux journées portes ouvertes de mon atelier le week-end dernier, j’ai eu des visiteurs comme ça. Et c’est avec eux finalement que la conversation est allée le plus loin.

Portes ouvertes atelier artiste Niort — grands formats, petits formats et ailes de bélier, Blandine Mulliez Boîte de Blan

Les portes ouvertes d’un atelier d’artiste sont une proposition étrange. Pas un musée. Pas une galerie. Un espace où l’art est à portée de main — où l’on peut, enfin, le toucher avec ses doigts.

Ailleurs, ce geste est interdit. À force, les gens ont appris à se retenir et parfois même en ont peur. Alors quand l’invitation est là, quelque chose se passe : une quête silencieuse. Ce que le bout des doigts cherche, au-delà de la surface, c’est son histoire, ses traces. Alors un autre sens regarde.

Ce week-end de portes ouvertes d’atelier, il y avait, bien sûr, mes derniers grands tableaux, quelques petits formats et des informations sur mes propositions d’accompagnement. Mais surtout, c’était l’occasion, pas si courante peut-être au quotidien, de parler d’Art. D’en parler sans complexe, sans forfanterie, d’en parler d’où on le voit, d’où il nous parle, de parler de l’Art pour mieux parler de soi. Ces échanges-là ne se font ni devant la vitrine d’un musée, ni devant un écran. Pour qu’ils puissent avoir lieu, il faut se rencontrer, celui qui regarde, le tableau et celui qui l’a peint, dans ce lieu qui ne ressemble à aucun autre : l’atelier.

Portes ouvertes d’atelier artiste : des rencontres qui ne s’anticipent pas

Parmi les visiteurs, et les très belles rencontres de ces deux jours, un couple est venu, en voisins, sans doute par gentillesse — sans vraiment avoir d’attente vis-à-vis de ce qu’ils allaient trouver. L’homme a commencé par être surpris par mes ailes pour humains. Je lui ai dit que si l’idée ne faisait pas écho en lui, c’était sans doute parce qu’il n’en avait fondamentalement pas besoin. Nous avons poursuivi notre discussion sur l’intérêt du dialogue entre mes deux glacis (huile et bière), la philosophie qui en découle et qui irrigue tout mon travail… Et puis nous sommes passés dans la pièce d’à côté, où j’avais aménagé une sorte de salle d’expo. S’y trouvait accrochée, notamment, ma dernière paire d’ailes — des ailes de bélier. En les découvrant, maintenant qu’il avait les clefs pour en saisir l’essence, il s’est tu. Et j’ai vu quelque chose se passer : une connivence naître entre le tableau et celui qui se regardait, le début d’une intime re-connaissance. Mon visiteur et sa femme sont repartis songeurs, je crois.

Ce genre de rencontre, on ne l’anticipe pas. On la reçoit. C’est pour ça qu’il faut ouvrir l’atelier.

Que peuvent bien avoir à se dire Mozart et une femme aborigène ?

Mozart et la femme aborigène peignent ensemble depuis le XVIIe siècle !
Il existe deux glacis. Les Glacis à l’huile et à la bière, inventés par la même corporation au XVIIe siècle.
On pourrait croire qu’ils se ressemblent — même gestes apparents, même surface, même quête de la lumière. Mais ce sont deux philosophies radicalement différentes et ô combien complémentaires.

Le glacis à l’huile et à la bière : même corporation, deux destins

Le glacis à l’huile, c’est Mozart — ou plus précisément Sarastro, le personnage dans lequel il s’est représenté dans La Flûte enchantée. L’intellect capable de composer huit partitions qui s’harmonisent simultanément. Un fantasme de fraternité universelle, de lumière révélatrice. Généreux, bavard, solaire. Il donne, il construit, il révèle par accumulation. Ce glacis huile- Mozart est le fruit d’une quête — une innovation technique délibérée, une conquête de la matière par l’intelligence.

Le glacis à la bière, lui, est probablement arrivé par accident. Sur un chantier de peintres décorateurs, à une époque où l’on buvait de la bière pour tenir. L’un d’eux a dû confondre son pot de glacis avec sa chope. Et découvrir, à sa grande surprise, que ça faisait quelque chose. La sérendipité comme maître.

Ce glacis là ne parle pas beaucoup. Je le vois comme une femme aborigène d’Australie — ancienne, archaïque, une déesse mère qui n’a pas besoin de s’expliquer. Faute de gras, le pigment crie famine. Il accroche, il vibre différemment. Il porte quelque chose de l’humanité qui longtemps n’a pas eu assez : pas assez à manger, pas assez de gras, pas assez de chaleur. Une mère — mais juste assez pour survivre. Elle révèle par ce manque même. Par ce qu’elle est : mate, terreuse, opaque.

Deux glacis, deux parties de soi

Quand on peint avec les deux, il se passe quelque chose d’étrange. On fait se rencontrer Mozart et la femme aborigène. L’intellect solaire et l’archaïque lunaire. Le masculin et le féminin — au sens jungien, pas au sens des genres.
Jung appelait individuation ce mouvement vers lequel nous tendons tous : l’union des contraires en nous. Le conscient et l’inconscient. La lumière et l’ombre. Ce que nous savons de nous — et ce que nous portons sans le savoir.
Le glacis à l’huile et à la bière ne sont pas des techniques. Ce sont deux parties de nous-mêmes qui cherchent à se rejoindre.

Quelle partie de vous a-t-elle le plus besoin que vous la rencontriez vraiment ?

L’outil le plus puissant de mon atelier ne touche jamais la peinture


Dans mon atelier, j’ai une brosse qui ne touche jamais la couleur sur la palette. Et qui ne touche jamais le pot de glacis à l’huile. Elle s’appelle le blaireau.

S’il ne porte ni la couleur, ni le glacis, à quoi sert-il alors ? Il livre à lui seul tout ce qui fait de la technique du glacis à l’huile une philosophie bien au-delà de la technique. Le blaireau est une brosse d’empreinte.

Il adoucit, arrondit les teintes les unes dans les autres. Il « poche » la couche picturale pour en faire une sorte de velours duveteux. Il floute ce qui est trop aigu, trop cassant. Ce n’est pourtant pas là que réside tout son mystère. Il opère ailleurs — dans l’entre-deux, quand la couche picturale n’est plus liquide mais pas encore sèche. Si l’on caresse la surface avec le blaireau à ce moment-là — comme on se poudrerait le visage — les pigments révèlent leur éclat. Pas un éclat ajouté — un éclat révélé. Comme celui du daim qu’on caresse à rebrousse-poil et dont la couleur se lève, soudain plus profonde.

Le blaireau est aussi l’outil central du glacis à la bière — l’autre grand glacis, né dans la même corporation au XVIIe siècle. Là, il « dépouille » : il retire de la matière pour faire apparaître ce qui est dessous. Même outil, geste inverse. Deux philosophies sœurs et contraires — comme le soleil et la lune.

À bien y réfléchir, il y a une certaine humilité dans ce geste : effacer sa propre présence pour que la matière respire. Il ne cherche pas à transformer. Il se contente de passer, au bon moment, avec la bonne pression — ni trop, ni trop peu. Et la matière, sous ce soin discret, révèle ce qu’elle portait sans le savoir. La couche picturale se lève, c’est à chaque fois un moment de grâce.

La toile, l’IA — et ce qui cherche à prendre forme

Il ne s’agit ni de nourrir la phobie, ni d’encenser l’IA mais de vous partager, avec mon regard et mes mots de peintre, les interrogations que soulèvent cette technologie dans ma recherche picturale. Entre peinture et intelligence artificielle, il y a peut-être moins de distance qu’on ne le croit. Pas du côté des outils. Du côté de ce qui, en nous, cherche à se montrer.(Dans ma pratique de peintre et d’accompagnante psycho-picturale, je travaille avec un médium ancien, né au XVIIᵉ siècle en France : le glacis, à l’huile ou à la bière)

Devant une toile vierge, quelque chose en nous cherche à prendre forme. Et si l’IA faisait la même chose ?

J’ai eu récemment une conversation avec Claude qui m’a arrêtée. Une conversation sur les conversations — sur ce qui se passe, psychiquement, quand on dialogue avec une IA. Pas sur la performance des modèles. Pas sur la productivité. Sur ce que ça fait, intérieurement.

La psychanalyste jungienne Flora Aubin propose une lecture que je trouve juste : l’IA fonctionnerait comme un objet transitionnel au sens de Winnicott — ni tout à fait soi, ni tout à fait autre. Un espace intermédiaire, « à l’abri de l’épreuve de la rencontre », où quelque chose peut naître sans risque immédiat de jugement.

Ce n’est pas l’inconscient freudien — l’IA ne porte pas notre histoire, nos refoulements, nos désirs singuliers. Mais dans le cadre jungien, l’inconscient est aussi collectif, traversé d’archétypes : Prométhée, le Golem, Pygmalion… L’IA réactualise précisément ces figures archaïques. Elle n’est pas neutre symboliquement. Elle réveille quelque chose.

La toile vierge et l’intelligence artificielle : deux espaces de projection

Ce qui me frappe, c’est le concept qu’Aubin nomme surface de projection — l’IA comme espace sur lequel des contenus intérieurs cherchent à se symboliser. Ce n’est pas sans rappeler ce qui se passe devant une toile vierge : on projette vers quelque chose qui ne répond pas avec son inconscient.

L’extériorité sans enjeu relationnel direct crée paradoxalement un espace d’émergence. Jung appelait cela l’imagination active : le dialogue délibéré avec les images intérieures. La toile, l’IA — des interlocuteurs suffisamment neutres pour que la psyché ose se montrer.

Et pourtant, quelque chose résiste. Quelque chose trouble. Freud nommait Unheimlich — l’inquiétante étrangeté — ce sentiment face à ce qui est à la fois familier et opaque, proche et troublant. C’est exactement ce que produit l’IA : non pas parce qu’elle ressemblerait trop à un humain, mais parce qu’elle ressemble à quelque chose en nous. Elle nous renvoie une image suffisamment proche pour qu’on s’y reconnaisse, suffisamment étrange pour qu’on s’en inquiète.

C’est peut-être là que la formule d’Aubin prend tout son sens : « La peur collective de l’IA serait une métastase de la peur de l’inconscient. » Ce que nous redoutons dans l’IA, c’est peut-être ce que nous redoutons en nous.

Je ne tire pas de conclusion définitive. Mais cette perspective me semble plus honnête que le débat habituel — celui qui réduit l’IA à un outil ou, à l’inverse, l’anthropomorphise à l’excès. Il y a peut-être une troisième voie : entre peinture et intelligence artificielle, l’IA comme espace symbolique, à prendre au sérieux — pas parce qu’elle pense, mais parce que nous, nous projetons.

Référence : Flora Aubin, psychanalyste jungienne — série d’articles récents sur IA et psyché.

Peindre, c’est jouer une partie de Go avec le tableau

Image Wikipédia

Quand on parle de peinture, on parle souvent de technique. Dans ma pratique, le processus créatif en peinture ressemble davantage à une partie de Go.
Ou bien d’intuition.

Mais dans ma pratique d’accompagnante psycho-picturale, le processus de création ressemble davantage à une partie de Go.

Le processus créatif en peinture : jouer à deux

Aux Échecs, l’objectif est clair : capturer, éliminer, gagner en détruisant les pièces adverses.
Lors d’une partie de Go, la logique est différente : on compose avec l’espace, on s’adapte à chaque mouvement, et la stratégie évolue en permanence.

Peindre au glacis fonctionne de la même manière.

Le glacis — ce médium pictural utilisé par les peintres français du XVIIe siècle — est souvent perçu comme une technique lente, presque passive. Une succession de couches transparentes qui viendraient simplement enrichir une image déjà décidée.

Mais dans la pratique, il n’en est rien.

Le glacis est un interlocuteur.

Chaque couche posée transforme la précédente.
Chaque transparence modifie l’équilibre général.
Chaque étape ouvre des possibilités nouvelles… et en ferme d’autres.

Autrement dit : le tableau répond.

Dans ce dialogue silencieux, deux protagonistes sont en présence :

– le peintre, qui reste mobile
– le tableau, qui garde la trace de chaque décision et la pérennise

Le peintre avance une intention.
Le tableau répond par un nouvel état du réel.

Et c’est à partir de cette réponse que la stratégie doit être repensée.

La stratégie de l’ajustement

Peindre devient alors une suite d’ajustements intelligents.

Si l’on veut absolument imposer son idée initiale, on perd la partie.
Mais si l’on abandonne toute direction, on tombe dans le chaos.

Entre ces deux extrêmes se joue quelque chose de beaucoup plus subtil :
maintenir le sens tout au long du processus.

Pas forcément le même sens.

Le tableau peut changer de direction.
Il peut révéler des tensions, des harmonies ou des récits inattendus.

Mais à chaque étape, il doit continuer à faire sens.

C’est là que réside toute la responsabilité du peintre.

Veiller à ce que l’image ne devienne pas une accumulation arbitraire de gestes.
Qu’elle ne bascule pas dans l’absence de structure — qu’elle soit figurative ou abstraite.

Peindre au glacis est donc à l’opposé d’une peinture purement intuitive.

Ce n’est pas un abandon au geste.
C’est une vigilance permanente.

Observer.
Interpréter.
Répondre.

Comme dans une partie de go où chaque pierre modifie l’ensemble du territoire.

Avec le temps, j’ai compris que cette stratégie picturale dépasse largement la peinture.

Une façon d’habiter l’incertitude.

Avancer avec une intention.
Accueillir la réponse du réel.
Réajuster sa stratégie sans perdre le fil du sens.

C’est exactement ce que j’observe dans les accompagnements que je mène avec :

– L’Essuyé, mon protocole de découverte de soi
– Le Carnet d’accidents jubilatoires, un protocole d’acceptation de l’imprévu qui fait sens

Dans les deux cas, comme dans la peinture, il ne s’agit pas de contrôler la totalité du processus.

Il s’agit de dialoguer avec ce qui apparaît.

Et peut-être est-ce cela, au fond, la vraie création : non pas produire une image… mais apprendre à jouer intelligemment la partie qui se présente.

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Pourquoi le Glacis ?

Le Glacis est une pratique picturale, inventée au XVIIe siècle par la Corporation des Peintres en décor. C’est aussi, pour moi, un chemin de peinture et connaissance de soi. Il se présente comme un médium huile liquide qui va se tendre (polymériser), devenir plastique, avant de sécher définitivement. Il procède par superpositions de transparences et de textures.

On me demande souvent : Pourquoi travailler avec le Glacis ? Pourquoi choisir une technique du XVIIe siècle à l’heure de la rapidité, du numérique, de l’instantané ? Pourquoi ne pas utiliser l’acrylique, plus simple, plus rapide, plus contemporaine ?

Ma réponse tient en un mot : nécessité.

Le Glacis comme métaphore du psychisme

Le Glacis est une pratique picturale, inventée au XVIIe siècle par la Corporation des Peintres en décor. Il se présente comme un médium huile liquide qui va se tendre (polymériser), devenir plastique, avant de sécher définitivement. Il procède par superpositions de transparences et de textures.

Nous ne sommes pas des surfaces lisses. Nous sommes faits de couches : d’expériences, de croyances, de blessures, d’élans, de mémoires…

Le Glacis rend cette stratification visible.

Quand une personne travaille au Glacis, elle expérimente physiquement que :

  • rien ne disparaît complètement
  • tout peut être transformé
  • la lumière vient souvent de la transparence

C’est une pédagogie incarnée de la complexité humaine.

Une école de lenteur

Le Glacis impose des temps de polymérisation avant d’engager le séchage. On ne peut pas accélérer la matière. On ne peut pas forcer l’huile à aller plus vite. Dans un monde qui valorise la productivité et l’efficacité immédiate, cette contrainte devient un acte presque subversif.

Ralentir n’est pas perdre du temps. Ralentir, c’est permettre l’intégration.

La lenteur du Glacis permet :

  • l’émergence des sensations
  • l’apparition des résistances
  • la prise de conscience des mécanismes de contrôle

On découvre souvent que ce n’est pas la technique qui est difficile. C’est l’attente.

La transparence plutôt que la correction

Avec des médiums opaques, on recouvre. Avec le Glacis, on module. On n’efface pas une erreur : on la traverse. On n’annule pas un geste : on le transforme. Cela crée un rapport radicalement différent à l’imprévu.

Ce que l’on croyait raté devient une base. Ce que l’on voulait supprimer devient une profondeur.

Le Glacis enseigne que l’on peut composer avec ce qui est là, plutôt que lutter contre.

Une pratique de la nuance

Le Glacis ne produit pas des effets spectaculaires immédiats. Il produit de la nuance, des passages subtils, des transitions, des vibrations lumineuses. »

Or la vie psychique est faite de nuances, pas de contrastes brutaux.

Travailler au Glacis, c’est réapprendre à percevoir :

  • les demi-teintes
  • les zones intermédiaires
  • les états transitoires

C’est sortir du tout ou rien.

Une expérience corporelle

On parle souvent du processus créatif de manière intellectuelle.

Le Glacis ramène au corps :

  • se poser dans son bassin, les pieds mobiles et la respiration libre
  • le geste lent, en ouverture d’aile
  • la sensation de la matière, comme une peau, un cuir, réactif et fragile
  • la transformation silencieuse de la couche picturale qui va progressivement résister au pinceau

La compréhension ne passe pas d’abord par l’analyse, elle passe par l’expérience.

Et c’est dans cette expérience que quelque chose se déplace.

Pourquoi pas une technique plus moderne ?

Parce que le glacis oblige.

Il oblige à :

  • accepter l’inachèvement temporaire
  • revenir
  • attendre
  • regarder autrement

Il résiste à la consommation rapide et crée une relation. On ne “produit” pas un tableau au Glacis, on entre en dialogue avec lui.

Le glacis comme positionnement

Choisir le glacis aujourd’hui n’est pas un choix nostalgique. C’est un positionnement.

C’est affirmer que :

  • la transformation demande du temps
  • la profondeur ne se fabrique pas en surface
  • la lumière se construit par couches
  • l’imprévu peut devenir matière

Le XVIIe siècle nous rappelle quelque chose que notre époque oublie : la maturation est une force.

Peinture et connaissance de soi : pourquoi le Glacis ?

Je ne crois pas à l’effacement des zones sombres, mais à leur transmutation. Pas à la performance créative, mais à l’émergence.

Le Glacis est bien plus qu’une technique picturale, c’est une philosophie.

Il est une posture. Et c’est cette posture que je transmets.

Technique vs Pratique : l’équilibre subtil entre savoir-faire, savoir-être… et savoir-devenir

On confond souvent technique et pratique en peinture. Pourtant, dans un chemin de développement personnel, cette distinction change tout. On pense que la peinture se maîtrise, se « sait », se reproduit…

Pourtant, dans mon atelier, je vois l’inverse agir : c’est la pratique qui ouvre la créativité, et non la technique.

La technique : une langue, pas une cage

Je ne dénigre pas la technique. Elle est précieuse, elle structure, elle donne un vocabulaire. Elle permet de comprendre la matière, d’en connaître les réactions, les possibles et les impossibles.

La technique, c’est ce qui nous donne un sol. Mais un sol n’est pas une prison : c’est un appui.

Dans ma démarche — notamment avec le glacis huile & bière — la technique existe, mais elle n’est jamais un prérequis pour oser peindre.

Elle ne vient pas avant. Elle vient pendant. Elle se tisse au fil de l’expérience, au service de la sensation, de l’accident, de la vibration intérieure.

La pratique : un espace vivant

La pratique n’est pas l’application d’une méthode. La pratique, c’est l’acte de se laisser traverser. C’est l’écoute du matériau, de sa vitesse, de sa résistance. C’est la rencontre avec ses propres hésitations, ses élans, ses doutes.

La pratique transforme. Elle nous place dans un état d’être. Elle nous révèle à ce que nous ne savions pas encore de nous-même.

C’est pour cela que j’accompagne autant sur l’émotionnel que sur le pictural : on ne peint jamais seulement avec la main.

La vraie question n’est pas : « suis-je assez technique pour peindre ? » Elle est : « suis-je prêt à me laisser surprendre par ce que la matière va me montrer de moi ? »

C’est là que la peinture devient un véritable chemin de développement personnel — pas dans la maîtrise, mais dans la rencontre. Avec la matière. Avec soi.

L’art comme alibi : chronique d’une maltraitance ordinaire

Maître de 1537, Portrait de fou regardant entre ses doigts (détail), vers 1548

Hier, j’ai assisté au décrochage d’une exposition. Pas n’importe laquelle : celle d’une amie peintre, présentée dans les locaux d’une mutuelle à Niort — la ville que j’habite et qui se rêve capitale de l’économie sociale et solidaire.

Et je suis sortie de là profondément choquée.

Choquée non pas par l’absence de public — on y reviendra — mais par ce que cette exposition révélait : la manière dont notre société traite les artistes, sous couvert de bonnes intentions.

« Amener l’art au travail »… vraiment ?

L’intention affichée était belle : amener l’art au plus près des gens, dans leur quotidien professionnel.

Mais dans les faits, le lieu était inadapté. Dans ce grand hall froid et sonore, rien n’avait été prévu pour accrocher des tableaux, les éclairer, les faire dialoguer avec le lieu et les visiteurs du lieu. Aucun véritable travail de médiation. Aucun texte permettant de comprendre la démarche de l’artiste.

Résultat : le propos artistique devenait illisible. Pas parce qu’il était complexe, mais parce qu’on ne lui avait tout simplement pas donné les conditions d’exister.

Ce n’était pas une exposition. C’était une décoration temporaire.

L’illusion de la reconnaissance

Bien sûr, l’artiste n’a rien gagné. Ni financièrement — ce point semble encore choquer quand on ose le mentionner — ni même symboliquement.

On lui a offert « la chance d’exposer ». Comme si la visibilité, quand elle est vide de sens et de considération, pouvait suffire à nourrir un travail, une vie, une pratique.

Pendant un mois, l’exposition n’a quasiment intéressé personne parmi les salariés. Non par désintérêt pour l’art, mais parce que rien n’était fait pour susciter la rencontre. Et pourtant, au moment du décrochage, le sentiment dominant n’était pas l’échec, mais l’indifférence.

L’art instrumentalisé

Ce qui m’a le plus dérangée, c’est autre chose. Cette exposition a surtout servi à la direction. À afficher une image d’ouverture culturelle. À cocher la case « soutien à la création ». À se draper dans une posture humaniste à peu de frais.

L’artiste, elle, était prise en otage de son besoin — légitime — de reconnaissance.

Car c’est bien là le mécanisme : on sait que les artistes acceptent trop souvent ces conditions, on sait qu’ils diront oui, et on en profite.

L’art devient alors un alibi de communication, pas une rencontre, pas un dialogue, pas un acte vivant.

Ce que ça dit de nous

Je suis peintre moi-même. Et ce que j’ai vu hier, je le vois partout. Des artistes invités à « enrichir » des lieux sans moyens, sans cadre, sans respect.

Des œuvres traitées comme du mobilier. Des créateurs sommés d’être reconnaissants pour des miettes symboliques.

Ce n’est pas anodin. C’est une forme de maltraitance ordinaire, banalisée, presque invisible — parce qu’elle se cache derrière de bonnes intentions.

Soutenir l’art, ce n’est pas l’utiliser. Accueillir une œuvre, ce n’est pas la neutraliser. Inviter un artiste, ce n’est pas le faire taire en le remerciant trop vite.

Hier, c’était minable et désolant. Mais surtout, c’était révélateur.

Et il est temps, peut-être, d’arrêter de confondre culture et décoration, culture et coup de com’

Accompagner la naissance d’un premier tableau

Beaucoup de personnes viennent me voir en disant : « Je n’ai jamais peint. » C’est précisément là que le travail commence. Proposer un accompagnement pour peindre son premier tableau, ce n’est pas enseigner une technique — c’est accueillir quelqu’un qui traverse quelque chose.

C’est souvent ainsi que commence l’accompagnement d’un premier tableau : par une demande fragile, parfois timide, mais profondément vivante.

Mon rôle, en tant qu’accompagnante psycho-picturale, est d’accueillir cette demande telle qu’elle est — sans la précipiter, sans la juger, sans chercher à la corriger.

Accueillir un besoin de faire art

Avant même de parler de technique ou de peinture, il y a un temps essentiel : écouter ce qui appelle à créer.

Ce peut être un besoin de sens, de réparation, de joie, de ralentissement, ou simplement l’envie de « faire quelque chose avec ses mains ». Je ne demande pas à la personne de savoir ce qu’elle va peindre. Je l’invite plutôt à reconnaître que le désir de créer est déjà une forme d’intelligence, une direction intérieure qui mérite d’être honorée.

Créer un premier tableau, ce n’est pas « réussir une image ». C’est entrer dans une relation nouvelle avec soi-même.

Se mettre en objectif de cheminement

Dans ma pratique, l’objectif n’est jamais le résultat final. Nous nous mettons ensemble en objectif de cheminement. Cela signifie que le tableau n’est pas un projet à maîtriser, mais un processus à accompagner.

Il ne s’agit pas de forcer une forme, mais de laisser le tableau advenir avec justesse, couche après couche, geste après geste.

Cependant, contrairement à la peinture intuitive, le peintre-expérimentateur ne perd jamais de vue le sens de ce qu’il fait. Ce sens peut être temporaire et être remis en cause à mesure que le tableau apparait. Il est néanmoins le garant du processus, pour ne pas tomber dans le chaos.

Ce positionnement est souvent très rassurant pour les personnes qui ont peur de « mal faire ».

Le glacis : une pratique accompagnante, non contrôlante

Je travaille avec un médium du XVIIᵉ siècle français : le Glacis. C’est une technique de superposition de couches fines, transparentes, qui transforme la peinture en profondeur plutôt que par recouvrement.

Le glacis est une métaphore parfaite de l’accompagnement que je propose. Il n’écrase pas ce qui est déjà là. Il compose avec, il révèle, il nuance, il dialogue.

La technique ne sert pas à contrôler l’image, mais à soutenir l’émergence de ce qui cherche à apparaître. Elle sécurise le geste tout en laissant une grande liberté intérieure.

Ce que l’on découvre de soi dans l’accompagnement du premier tableau

À travers la création de ce premier tableau, les personnes découvrent rarement ce qu’elles attendaient. Elles découvrent mieux.

Elles découvrent :

  • leur capacité à rester avec l’incertitude
  • leur rapport au contrôle et au lâcher-prise
  • une forme de patience nouvelle
  • une créativité qui ne demande pas la performance
  • une confiance qui s’installe, doucement

Et souvent, une phrase revient : « Je ne pensais pas que j’en étais capable. »

C’est là que le tableau devient plus qu’un objet, le témoin d’un déplacement intérieur — et que l’accompagnement pour peindre son premier tableau prend tout son sens.

Essuyer : une autre voie de connaissance de soi



Ma pratique professionnelle se situe à la frontière de plusieurs territoires : la peinture, l’inconscient, le geste, le temps long.
Je suis accompagnante psycho-picturale et je travaille avec un médium ancien, exigeant et profondément symbolique : le glacis, technique picturale française du XVIIᵉ siècle.

C’est de cette matière qu’est né L’Essuyé® : une voie de connaissance de soi par la peinture.



1. La symbolique de l’essuyage : une voie de connaissance de soi

Dans l’histoire de la peinture, l’essuyage n’est pas un geste anodin.
Il n’est ni correction, ni effacement. Il est révélation.

Avec le glacis, la peinture est comme une motte sobre dans laquelle la vie grouille. L’Essuyage intervient comme un retrait mesuré, un acte de soustraction qui permet à la lumière, à la forme et à la profondeur d’émerger.
Essuyer, ce n’est pas enlever pour faire disparaître, c’est enlever pour faire voir.


Ce geste ancestral nous rappelle que la vérité d’une image ne se construit pas uniquement par l’ajout, mais aussi par le retrait, le frottement, la patience.

2. L’Essuyé comme outil d’introspection

L’Essuyé ne cherche pas à expliquer. Il donne à voir. Et souvent, ce qui apparaît est déjà su, mais jamais formulé.
Le protocole de L’Essuyé consiste à faire apparaître un visage dans la couche picturale à l’aide d’un chiffon.
Ce visage n’est pas imaginé à l’avance. Il émerge.

Il est en lien direct avec l’inconscient de la personne que j’appelle l’Essuyeur, arrive progressivement, peut changer d’axe, d’âge, de sexe, d’époque…
Parfois, il s’accompagne de mains, de bijoux, de blessures visibles ou symboliques.

Ce visage n’est ni un portrait, ni un masque.
Il est une présence.


3. Comment je l’utilise en accompagnement


Dans mon accompagnement psycho-pictural, L’Essuyé devient un espace de dialogue silencieux entre la personne, la matière et ce qui se révèle.

Je ne dirige pas l’image.
J’accompagne le processus.

Mon rôle est de sécuriser le cadre, de soutenir l’Essuyeur lorsque les doutes le submerge, dans ses peurs ou ses blocages, d’aider à mettre des mots — lorsque c’est juste — sur ce qui apparaît.
Le visage essuyé devient un point d’appui, un miroir non rationnel, un tiers qui permet de se rencontrer autrement.

Il n’y a pas d’interprétation imposée.
Il y a une rencontre.

En conclusion :

Créer, c’est accepter de ne pas savoir à l’avance.
C’est faire confiance au processus plus qu’au résultat.

Dans un monde qui valorise la performance, la maîtrise et la rapidité, L’Essuyé propose un autre rythme : celui de l’écoute, du temps long, de la profondeur.

Quand la trace devient une vérité, elle ne cherche pas à convaincre.
Elle s’impose par sa justesse.