Pourquoi le Glacis ?

Le Glacis est une pratique picturale, inventée au XVIIe siècle par la Corporation des Peintres en décor. Il se présente comme un médium huile liquide qui va se tendre (polymériser), devenir plastique, avant de sécher définitivement. Il procède par superpositions de transparences et de textures.

On me demande souvent : Pourquoi travailler avec le Glacis ? Pourquoi choisir une technique du XVIIe siècle à l’heure de la rapidité, du numérique, de l’instantané ? Pourquoi ne pas utiliser l’acrylique, plus simple, plus rapide, plus contemporaine ?

Ma réponse tient en un mot : nécessité.

Le Glacis comme métaphore du psychisme

Le Glacis est une pratique picturale, inventée au XVIIe siècle par la Corporation des Peintres en décor. Il se présente comme un médium huile liquide qui va se tendre (polymériser), devenir plastique, avant de sécher définitivement. Il procède par superpositions de transparences et de textures.

Nous ne sommes pas des surfaces lisses. Nous sommes faits de couches : d’expériences, de croyances, de blessures, d’élans, de mémoires…

Le Glacis rend cette stratification visible.

Quand une personne travaille au Glacis, elle expérimente physiquement que :

  • rien ne disparaît complètement
  • tout peut être transformé
  • la lumière vient souvent de la transparence

C’est une pédagogie incarnée de la complexité humaine.

Une école de lenteur

Le Glacis impose des temps de polymérisation avant d’engager le séchage. On ne peut pas accélérer la matière. On ne peut pas forcer l’huile à aller plus vite. Dans un monde qui valorise la productivité et l’efficacité immédiate, cette contrainte devient un acte presque subversif.

Ralentir n’est pas perdre du temps. Ralentir, c’est permettre l’intégration.

La lenteur du Glacis permet :

  • l’émergence des sensations
  • l’apparition des résistances
  • la prise de conscience des mécanismes de contrôle

On découvre souvent que ce n’est pas la technique qui est difficile. C’est l’attente.

La transparence plutôt que la correction

Avec des médiums opaques, on recouvre. Avec le Glacis, on module. On n’efface pas une erreur : on la traverse. On n’annule pas un geste : on le transforme. Cela crée un rapport radicalement différent à l’imprévu.

Ce que l’on croyait raté devient une base. Ce que l’on voulait supprimer devient une profondeur.

Le Glacis enseigne que l’on peut composer avec ce qui est là, plutôt que lutter contre.

Une pratique de la nuance

Le Glacis ne produit pas des effets spectaculaires immédiats. Il produit de la nuance. Des passages subtils. Des transitions. Des vibrations lumineuses.

Or la vie psychique est faite de nuances, pas de contrastes brutaux.

Travailler au Glacis, c’est réapprendre à percevoir :

  • les demi-teintes
  • les zones intermédiaires
  • les états transitoires

C’est sortir du tout ou rien.

Une expérience corporelle

On parle souvent du processus créatif de manière intellectuelle.

Le Glacis ramène au corps :

  • se poser dans son bassin, les pieds mobiles et la respiration libre
  • le geste lent, en ouverture d’aile
  • la sensation de la matière, comme une peau, un cuir, réactif et fragile
  • la transformation silencieuse de la couche picturale qui va progressivement résister au pinceau

La compréhension ne passe pas d’abord par l’analyse, elle passe par l’expérience.

Et c’est dans cette expérience que quelque chose se déplace.

Pourquoi pas une technique plus moderne ?

Parce que le glacis oblige.

Il oblige à :

  • accepter l’inachèvement temporaire
  • revenir
  • attendre
  • regarder autrement

Il résiste à la consommation rapide. Il crée une relation. On ne “produit” pas un tableau au Glacis, on entre en dialogue avec lui.

Le glacis comme positionnement

Choisir le glacis aujourd’hui n’est pas un choix nostalgique. C’est un positionnement.

C’est affirmer que :

  • la transformation demande du temps
  • la profondeur ne se fabrique pas en surface
  • la lumière se construit par couches
  • l’imprévu peut devenir matière

Le XVIIe siècle nous rappelle quelque chose que notre époque oublie : la maturation est une force.

En définitive

Je travaille avec le Glacis parce qu’il est cohérent avec ma vision de l’accompagnement, que je ne crois pas aux solutions immédiates, que je crois aux processus.

Je ne crois pas à l’effacement des zones sombres. Je crois à leur transmutation. Je ne crois pas à la performance créative. Je crois à l’émergence.

Le Glacis est bien plus qu’une technique picturale, c’est une philosophie.

Il est une posture. Et c’est cette posture que je transmets.

Technique vs Pratique : l’équilibre subtil entre savoir-faire, savoir-être… et savoir-devenir

On confond souvent technique et pratique. On pense que la peinture se maîtrise, se « sait », se reproduit. On imagine qu’il faut d’abord être techniquement irréprochable pour pouvoir créer librement.

Pourtant, dans mon atelier, je vois l’inverse agir : c’est la pratique qui ouvre la créativité, et non la technique.

La technique : une langue, pas une cage

Je ne dénigre pas la technique. Elle est précieuse, elle structure, elle donne un vocabulaire. Elle permet de comprendre la matière, d’en connaître les réactions, les possibles et les impossibles.

La technique, c’est ce qui nous donne un sol. Mais un sol n’est pas une prison : c’est un appui.

Dans ma démarche — notamment avec le glacis huile & bière — la technique existe, mais elle n’est jamais un prérequis pour oser peindre.

Elle ne vient pas avant. Elle vient pendant. Elle se tisse au fil de l’expérience, au service de la sensation, de l’accident, de la vibration intérieure.

La pratique : un espace vivant

La pratique n’est pas l’application d’une méthode. La pratique, c’est l’acte de se laisser traverser. C’est l’écoute du matériau, de sa vitesse, de sa résistance. C’est la rencontre avec ses propres hésitations, ses élans, ses doutes.

La pratique transforme. Elle nous place dans un état d’être. Elle nous révèle à ce que nous ne savions pas encore de nous-même.

C’est pour cela que j’accompagne autant sur l’émotionnel que sur le pictural : on ne peint jamais seulement avec la main.

L’art comme alibi : chronique d’une maltraitance ordinaire

Maître de 1537, Portrait de fou regardant entre ses doigts (détail), vers 1548

Hier, j’ai assisté au décrochage d’une exposition. Pas n’importe laquelle : celle d’une amie peintre, présentée dans les locaux d’une mutuelle à Niort — la ville que j’habite et qui se rêve capitale de l’économie sociale et solidaire.

Et je suis sortie de là profondément choquée.

Choquée non pas par l’absence de public — on y reviendra — mais par ce que cette exposition révélait : la manière dont notre société traite les artistes, sous couvert de bonnes intentions.

« Amener l’art au travail »… vraiment ?

L’intention affichée était belle : amener l’art au plus près des gens, dans leur quotidien professionnel.

Mais dans les faits, le lieu était inadapté. Dans ce grand hall froid et sonore, rien n’avait été prévu pour accrocher des tableaux, les éclairer, les faire dialoguer avec le lieu et les visiteurs du lieu. Aucun véritable travail de médiation. Aucun texte permettant de comprendre la démarche de l’artiste.

Résultat : le propos artistique devenait illisible. Pas parce qu’il était complexe, mais parce qu’on ne lui avait tout simplement pas donné les conditions d’exister.

Ce n’était pas une exposition. C’était une décoration temporaire.

L’illusion de la reconnaissance

Bien sûr, l’artiste n’a rien gagné. Ni financièrement — ce point semble encore choquer quand on ose le mentionner — ni même symboliquement.

On lui a offert « la chance d’exposer ». Comme si la visibilité, quand elle est vide de sens et de considération, pouvait suffire à nourrir un travail, une vie, une pratique.

Pendant un mois, l’exposition n’a quasiment intéressé personne parmi les salariés. Non par désintérêt pour l’art, mais parce que rien n’était fait pour susciter la rencontre. Et pourtant, au moment du décrochage, le sentiment dominant n’était pas l’échec, mais l’indifférence.

L’art instrumentalisé

Ce qui m’a le plus dérangée, c’est autre chose. Cette exposition a surtout servi à la direction. À afficher une image d’ouverture culturelle. À cocher la case « soutien à la création ». À se draper dans une posture humaniste à peu de frais.

L’artiste, elle, était prise en otage de son besoin — légitime — de reconnaissance.

Car c’est bien là le mécanisme : on sait que les artistes acceptent trop souvent ces conditions, on sait qu’ils diront oui, et on en profite.

L’art devient alors un alibi de communication, pas une rencontre, pas un dialogue, pas un acte vivant.

Ce que ça dit de nous

Je suis peintre moi-même. Et ce que j’ai vu hier, je le vois partout. Des artistes invités à « enrichir » des lieux sans moyens, sans cadre, sans respect.

Des œuvres traitées comme du mobilier. Des créateurs sommés d’être reconnaissants pour des miettes symboliques.

Ce n’est pas anodin. C’est une forme de maltraitance ordinaire, banalisée, presque invisible — parce qu’elle se cache derrière de bonnes intentions.

Soutenir l’art, ce n’est pas l’utiliser. Accueillir une œuvre, ce n’est pas la neutraliser. Inviter un artiste, ce n’est pas le faire taire en le remerciant trop vite.

Hier, c’était minable et désolant. Mais surtout, c’était révélateur.

Et il est temps, peut-être, d’arrêter de confondre culture et décoration, culture et coup de com’

Accompagner la naissance d’un premier tableau

Beaucoup de personnes viennent me voir en disant : “Je n’ai jamais peint.” C’est précisément là que le travail commence. Quand une personne crée son premier tableau, elle ne fait pas “que” peindre : elle traverse quelque chose.

C’est souvent ainsi que commence l’accompagnement d’un premier tableau : par une demande fragile, parfois timide, mais profondément vivante.

Mon rôle, en tant qu’accompagnante psycho-picturale, est d’accueillir cette demande telle qu’elle est — sans la précipiter, sans la juger, sans chercher à la corriger.

Accueillir un besoin de faire art

Avant même de parler de technique ou de peinture, il y a un temps essentiel : écouter ce qui appelle à créer.

Ce peut être un besoin de sens, de réparation, de joie, de ralentissement, ou simplement l’envie de « faire quelque chose avec ses mains ». Je ne demande pas à la personne de savoir ce qu’elle va peindre. Je l’invite plutôt à reconnaître que le désir de créer est déjà une forme d’intelligence, une direction intérieure qui mérite d’être honorée.

Créer un premier tableau, ce n’est pas « réussir une image ». C’est entrer dans une relation nouvelle avec soi-même.

Se mettre en objectif de cheminement

Dans ma pratique, l’objectif n’est jamais le résultat final. Nous nous mettons ensemble en objectif de cheminement. Cela signifie que le tableau n’est pas un projet à maîtriser, mais un processus à accompagner.

Il ne s’agit pas de forcer une forme, mais de laisser le tableau advenir avec justesse, couche après couche, geste après geste.

Cependant, contrairement à la peinture intuitive, le peintre-expérimentateur ne perd jamais de vue le sens de ce qu’il fait. Ce sens peut être temporaire et être remis en cause à mesure que le tableau apparait. Il est néanmoins le garant du processus, pour ne pas tomber dans le chaos.

Ce positionnement est souvent très rassurant pour les personnes qui ont peur de « mal faire ».

Le glacis : une pratique accompagnante, non contrôlante

Je travaille avec un médium du XVIIᵉ siècle français : le Glacis. C’est une technique de superposition de couches fines, transparentes, qui transforme la peinture en profondeur plutôt que par recouvrement.

  1. Artiste peintre, artiste en écriture, psychologue et philosophe, … Quand vas-tu écrire un livre ? Bravo pour tes billets dont…

Le glacis est une métaphore parfaite de l’accompagnement que je propose. Il n’écrase pas ce qui est déjà là. Il compose avec, il révèle, il nuance, il dialogue.

La technique ne sert pas à contrôler l’image, mais à soutenir l’émergence de ce qui cherche à apparaître. Elle sécurise le geste tout en laissant une grande liberté intérieure.

Ce que la personne découvre d’elle-même

À travers la création de ce premier tableau, les personnes découvrent rarement ce qu’elles attendaient. Elles découvrent mieux.

Elles découvrent :

  • leur capacité à rester avec l’incertitude
  • leur rapport au contrôle et au lâcher-prise
  • une forme de patience nouvelle
  • une créativité qui ne demande pas la performance
  • une confiance qui s’installe, doucement

Et souvent, une phrase revient : « Je ne pensais pas que j’en étais capable. »

C’est là que le tableau devient plus qu’un objet. Il devient le témoin d’un déplacement intérieur.

Essuyer : une autre voie de connaissance de soi



Ma pratique professionnelle se situe à la frontière de plusieurs territoires : la peinture, l’inconscient, le geste, le temps long.
Je suis accompagnante psycho-picturale et je travaille avec un médium ancien, exigeant et profondément symbolique : le glacis, technique picturale française du XVIIᵉ siècle.

C’est à partir de cette matière et de ce rapport particulier à la trace que j’ai créé — et déposé à l’INPI — un protocole de découverte de soi : L’Essuyé.
Un protocole où l’on ne cherche pas à représenter, mais à laisser apparaître.



1. La symbolique de l’essuyage en peinture

Dans l’histoire de la peinture, l’essuyage n’est pas un geste anodin.
Il n’est ni correction, ni effacement. Il est révélation.

Avec le glacis, la peinture est comme une motte sobre dans laquelle la vie grouille. L’Essuyage intervient comme un retrait mesuré, un acte de soustraction qui permet à la lumière, à la forme et à la profondeur d’émerger.
Essuyer, ce n’est pas enlever pour faire disparaître, c’est enlever pour faire voir.


Ce geste ancestral nous rappelle que la vérité d’une image ne se construit pas uniquement par l’ajout, mais aussi par le retrait, le frottement, la patience.

2. L’Essuyé comme outil d’introspection

L’Essuyé ne cherche pas à expliquer. Il donne à voir. Et souvent, ce qui apparaît est déjà su, mais jamais formulé.
Le protocole de L’Essuyé consiste à faire apparaître un visage dans la couche picturale à l’aide d’un chiffon.
Ce visage n’est pas imaginé à l’avance. Il émerge.

Il est en lien direct avec l’inconscient de la personne que j’appelle l’Essuyeur.
Il arrive progressivement, peut changer d’axe, d’âge, de sexe, d’époque…
Parfois, il s’accompagne de mains, de bijoux, de blessures visibles ou symboliques.

Ce visage n’est ni un portrait, ni un masque.
Il est une présence.


3. Comment je l’utilise en accompagnement


Dans mon accompagnement psycho-pictural, L’Essuyé devient un espace de dialogue silencieux entre la personne, la matière et ce qui se révèle.

Je ne dirige pas l’image.
J’accompagne le processus.

Mon rôle est de sécuriser le cadre, de soutenir l’Essuyeur lorsque les doutes le submerge, dans ses peurs ou ses blocages, d’aider à mettre des mots — lorsque c’est juste — sur ce qui apparaît.
Le visage essuyé devient un point d’appui, un miroir non rationnel, un tiers qui permet de se rencontrer autrement.

Il n’y a pas d’interprétation imposée.
Il y a une rencontre.

En conclusion :

Créer, c’est accepter de ne pas savoir à l’avance.
C’est faire confiance au processus plus qu’au résultat.

Dans un monde qui valorise la performance, la maîtrise et la rapidité, L’Essuyé propose un autre rythme : celui de l’écoute, du temps long, de la profondeur.

Quand la trace devient une vérité, elle ne cherche pas à convaincre.
Elle s’impose par sa justesse.

Le Carnet d’accidents jubilatoires : quand l’imprévu devient un allié

Dans ma pratique d’accompagnante psycho-picturale, je travaille avec un médium ancien, né au XVIIᵉ siècle en France : le glacis (huile et bière).
Un médium lent, vivant, imprévisible.
C’est précisément cette imprévisibilité qui a donné naissance à un outil central de mon accompagnement : le Carnet d’accidents jubilatoires, aujourd’hui déposé à l’INPI.

1. Pourquoi j’ai créé ce carnet

J’ai créé le Carnet d’accidents jubilatoires à partir d’un constat simple :
nous passons une grande partie de notre vie à éviter l’erreur, à corriger, à maîtriser, à lisser.

Or, dans l’atelier comme dans la vie, ce sont souvent les “ratés”, les débordements, les accidents qui ouvrent de nouvelles voies.
J’avais besoin d’un espace sécurisé, tangible, où ces accidents ne seraient plus vécus comme des échecs, mais comme des matières premières.

Ce carnet est devenu un lieu d’accueil : un espace où l’on peut déposer, observer et transformer ce qui survient sans l’avoir prévu.

2. Pourquoi le mot « accident » libère

Le mot accident est souvent chargé négativement.
Dans mon travail, je le réhabilite.

Un accident, c’est ce qui arrive quand le contrôle lâche. C’est le moment où quelque chose de plus grand que notre volonté peut émerger.

En l’inscrivant noir sur blanc dans un carnet dédié, l’accident cesse d’être une faute. Il devient une autorisation : celle d’explorer, de rater, de recommencer, de se surprendre.

Et lorsqu’il est qualifié de jubilatoire, il change encore de nature :
il devient source de joie, de mouvement, d’élan.

3. Comment l’accident révèle la créativité propre à chacun

La créativité n’est pas un talent réservé à quelques-uns.
C’est une capacité vivante, souvent enfouie sous la peur de mal faire.

Grâce au Carnet d’accidents jubilatoires, l’attention se déplace :
on ne cherche plus à produire “quelque chose de beau” ou de juste, on observe ce qui émerge quand on accepte de ne pas savoir.

Dans le travail avec le glacis, l’accident est inévitable : une coulure, une transparence inattendue, une réaction chimique imprévue. Le glacis invite à une rencontre lente avec la matière et avec soi.

Ces accidents deviennent des révélateurs : ils révèlent des paysages intérieurs, des émotions, des ressources insoupçonnées.

Peu à peu, les personnes accompagnées reprennent confiance en leur propre élan créatif — bien au-delà de l’atelier.

4. Comment ce carnet s’intègre dans un parcours plus long

Le Carnet d’accidents jubilatoires n’est pas un outil isolé. Il s’inscrit dans un parcours d’accompagnement au long cours, où la pratique picturale devient un espace d’exploration intérieure.

Ce n’est pas un carnet de performance. C’est un carnet de présence à soi.

Un outil exclusif, né de la rencontre entre un médium ancien et des enjeux profondément contemporains : réconcilier création, vulnérabilité et joie d’être en processus.

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Une pratique du XVIIe siècle pour ralentir et ressentir

À l’heure de l’immédiateté, du faire vite et du résultat visible, j’ai fait le choix d’accompagner avec une technique picturale née au XVIIe siècle : le Glacis, à l’huile et à la bière. Un médium ancien, lent, exigeant — et profondément transformateur. Mon travail d’accompagnante psycho-picturale repose sur cette conviction : certaines matières savent encore nous apprendre à habiter le temps, le corps et le ressenti.

1. Les origines historiques du Glacis : bien plus qu’une technique

Le Glacis se développe au XVIIe siècle sur les grands chantiers décoratifs de Vaux-le-Vicomte puis de Versailles. Ces lieux ne sont pas seulement des chefs-d’œuvre architecturaux : ce sont des matrices esthétiques et symboliques dont les modèles essaimeront dans toute l’Europe.

Sous l’impulsion de Charles Le Brun, la corporation des Peintres en décor se structure. On y transmet bien sûr des savoir-faire, mais aussi une vision du monde.

Le Glacis n’est pas qu’un effet de profondeur ou de transparence : il relève d’une initiation, vraisemblablement nourrie par les principes de l’alchimie. Superposer sans masquer. Transformer sans effacer. Laisser advenir plutôt que forcer.

Déjà, la matière enseigne une philosophie.

2. Pourquoi cette technique transforme le rythme de celui ou celle qui la pratique

Peindre à l’huile ou à la bière, ce n’est pas peindre à l’eau. Ni à l’acrylique. L’huile impose un temps de séchage, une attente, un dialogue avec la matière. La bière un temps de dépouillage, mystérieux et lent.

Mais le Glacis va encore plus loin. Il engage un phénomène de polymérisation : une transformation dynamique de la couche picturale qui dure en moyenne trois heures. Dans la tradition, on appelle ce moment la “clef 3”. La clef 3, c’est le temps où l’artiste n’intervient pas — ou presque. Il observe. Il accueille. Il laisse faire.

Pendant toute cette phase, la matière est totalement réversible. On peut tenter, ajuster, enlever, recommencer, sans jamais détruire ce qui, en dessous (le travail de la veille), est déjà sec. Ce temps suspendu modifie profondément le rythme intérieur. Il apprend à ralentir sans s’arrêter, à rester présent sans contrôler.

3. Comment je l’enseigne, hors de tout perfectionnisme

Dans mon accompagnement, je ne cherche pas la maîtrise parfaite du geste. Je m’intéresse à ce qui, dans la clef 3, échappe à toute anticipation. Il y a toujours une part d’incertitude. Une marge accidentelle.

Le Glacis répond à chacun de manière singulière : auto-fragmentations, deltatisations, notes suspendues, motifs secrets, traces fantômes… Un univers apparaît. Non pas celui que l’on projette, mais celui qui émerge.

Et c’est là que je tiens à être très claire : 👉 cela n’a rien à voir avec la peinture intuitive. Il ne s’agit ni d’exprimer une émotion brute, ni de laisser parler l’inconscient de façon hémorragique sans cadre.

Le Glacis est une rencontre entre une technique extrêmement précise et un espace intérieur qui se révèle par la matière.

4. Transparence du Glacis, transparence intérieure

Le Glacis repose sur la transparence. Une couche ne recouvre jamais totalement la précédente. Elle la laisse apparaître autrement.

Cette pratique porte une philosophie du vivant : le monde, comme l’être humain, est fait de superpositions de transparences.

Dès lors, se connaître ne consiste peut-être pas à en ajouter toujours plus… mais parfois à en enlever. À se dé-couvrir.C’est ce qu’on appelle un travail en négatif : on ne rajoute pas, on retire. On dévoile ce qui était déjà là, enfoui sous les couches.

La matière devient alors un miroir subtil de l’expérience intérieure.

5. Ce que cela change pour un.e pratiquant.e

Pratiquer le Glacis dans ce cadre d’accompagnement, ce n’est pas “apprendre à peindre”.

C’est apprendre à être avec ce qui se transforme.

Cela change :

  • le rapport au temps (moins de précipitation, plus de présence),
  • le rapport au geste (moins de contrôle, plus d’écoute),
  • le rapport à l’erreur (qui devient information),
  • le rapport à soi (plus nuancé, plus stratifié, plus vivant).

On ne sort pas avec une œuvre maîtrisée. On sort avec une expérience intégrée.

Et parfois, avec une perception de soi un peu plus transparente.

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Le processus créatif : un chemin qui parle plus de nous que de l’œuvre

On parle souvent de la création comme d’un acte tourné vers l’extérieur : produire une œuvre, donner forme à une idée, offrir quelque chose au monde. Pourtant, derrière chaque geste créateur se cache une aventure bien plus intime. Le processus créatif est avant tout un chemin intérieur, une traversée où ce que nous découvrons de nous-mêmes compte autant – sinon plus – que l’œuvre finale.

La création est un miroir intérieur

Créer, c’est se rencontrer. Chaque couleur choisie, chaque phrase posée, chaque silence assumé raconte quelque chose de notre état intérieur.

L’œuvre devient alors un miroir : elle reflète nos élans, nos peurs, nos contradictions et nos désirs profonds. Même lorsque l’on croit « jouer un rôle » ou « raconter autre chose », l’inconscient laisse ses empreintes. C’est peut-être ce qui rend toute création si singulière : elle porte la texture de notre vécu émotionnel, de nos mémoires et de nos zones d’ombre.

Dans ce miroir, on voit parfois ce que l’on n’osait pas reconnaître autrement. Créer exige un dialogue avec soi – un dialogue qui n’est pas toujours confortable – mais c’est aussi là que réside sa puissance transformative.

Pourquoi on ne maîtrise jamais vraiment

On aime imaginer que la création est un acte de contrôle : prévoir, organiser, diriger. En réalité, elle est beaucoup plus vivante que cela.

On ne maîtrise jamais complètement ce qui surgit, car la création naît d’un espace mouvant, où l’imaginaire, les sensations et l’inconscient se mêlent.

Il y a des jours où “ça coule”, et d’autres où tout semble se dérober. Il y a des idées qui s’imposent sans prévenir, des détours qui semblent nous égarer, des intuitions qui nous dépassent.

Cette part d’incontrôlable n’est pas un obstacle : c’est elle qui ouvre la porte au mystère, à la surprise, à la sincérité.

Créer, c’est accepter d’être un peu traversé.

Comment j’accompagne les artistes et les autres dans cette traversée

Mon rôle n’est pas d’imposer une direction, mais de créer un espace sûr où chacun peut explorer son propre mouvement créatif.

J’accompagne les artistes (et toute personne engagée dans un processus créatif, sans oser se nommer artiste) selon trois axes :

• Accueillir ce qui émerge

Je les aide à rencontrer ce qui se présente : la joie, le doute, la confusion, la résistance. Tout a du sens dans un processus créatif, même les blocages.

• Mettre en lumière les dynamiques intérieures

Nous travaillons à identifier ce qui se joue derrière les difficultés ou les éclairs d’inspiration. Souvent, les questionnements créatifs parlent de limites internes, de croyances, de besoin de sécurité ou de liberté.

• Trouver une écologie personnelle

Le but n’est pas d’être « performant » mais d’être aligné. Ensemble, nous cherchons le rythme, les rituels, les conditions qui permettent à la création de s’épanouir sans violence et sans pression excessive.

Je ne guide pas vers “l’œuvre parfaite”, mais vers « l’œuvre juste » et une manière plus consciente et plus douce d’être en relation avec sa propre créativité.

4. Exemples concrets anonymisés

  •  » Moi, je ne suis pas un peintre, pas un artiste. »

Sortant d’une longue maladie, il arrive avec toute la frustration d’une envie qu’il ne se sent pas capable d’assumer. Peindre, être peintre, ça lui semble autant prétentieux qu’insurmontable. Nous explorons alors les représentations qu’il se fait de ces deux mots à l’aide du dessin archaïque. De ces premiers dessins découlent un processus vers la peinture et un protocole qui lui permet de s’y engager sans se juger ou se comparer. Il invite ainsi sa joie à participer à l’acte créatif et peint pour retrouver le sourire.

  • L’écrivaine qui n’osait plus écrire

Elle arrivait avec un blocage massif. Je lui ai proposé de passer par un autre médium pour explorer ce qu’elle avait envie de dire. Nous avons alors engagé un lâcher-prise avec le glacis sur un vaste support dans lequel elle a pu identifié ses besoins, ses envies et les étapes qui lui étaient nécessaires pour avancer. Elle a ainsi fabriquer autant un plan de ce qu’elle avait à dire qu’une carte des étapes pour y parvenir. En travaillant ainsi, comme on passe d’une marche à l’autre, l’écriture a recommencé à circuler.

  • La personne non-artiste qui « n’était pas créative »

En réalité, elle créait beaucoup… mais ne le reconnaissait pas. En redéfinissant ce qu’était pour elle le geste créatif, elle a découvert des espaces d’expression insoupçonnés dans sa vie quotidienne. Son téléphone regorgeait à son insu du regard singulier qu’elle portait sur le monde. En mettant des mots, en mettant en scène les images et les mots, elle a crée une installation dans laquelle elle a pu se découvrir, circuler et poursuivre un chemin artistique bien plus assumé.

  • La personne qui ne sait plus quoi penser de ce qui lui arrive

Trop d’émotions, trop de tiraillements entre sa loyauté envers les siens (famille, amis, collègues…) l’empêche malgré de douloureuses tentatives d’introspection, d’activer la ressource qui lui permettrait d’agir en étant profondément alignée avec ses valeurs et sans culpabilité. Nous engageons dans l’atelier un Essuyé© dans lequel un être farceur et malicieux apparait. Lorsque nous retrouvons 3 mois après, cette ressource a agi a son insu pour remettre du jeu, de l’espièglerie dans son rapport à elle et aux autres. Le problème pour lequel elle est venue la première fois lui semble dérisoire.

Ces parcours illustrent une chose : le problème n’est jamais “manquer de talent”. C’est souvent la relation à soi qui a besoin d’être entendue et apaisée.

Invitation à explorer ce chemin

Que vous soyez artiste professionnel, amateur passionné ou simplement curieux de mieux vous connaître : votre créativité est un territoire à explorer.

Elle ne demande pas d’être maîtrisée, mais d’être rencontrée. Elle ne réclame pas la perfection, mais la présence. Elle ne parle pas seulement de l’œuvre : elle parle de vous.

Alors, si vous sentez l’appel de ce chemin, avancez avec douceur. Laissez la création vous montrer ce que vous portez, ce que vous traversez, ce que vous devenez.

Et rappelez-vous : dans chaque geste créatif, il y a un espace pour respirer, pour se transformer, pour se reconnaître un peu plus.

Où l’on parle d’alchimie

Depuis quelques années, les publications sur l’alchimie se multiplient. C’est réjouissant, car cette discipline longtemps délaissée retrouve enfin le lumière à un moment où notre monde en manque cruellement. Mais c’est aussi préoccupant : à force d’être simplifiée ou détournée, elle risque de devenir une mode de plus, un ensemble de croyances plus ou moins floues, transformées en produit marketing. Voici donc mon point de vue sur cette pratique à la fois philosophique et expérimentale qui, malgré les caricatures et un folklore parfois envahissant, demeure une des sources majeures de la culture occidentale.

 

C’est quoi, l’alchimie ?

Si je ne devais en partager que l’essentiel pour moi, ce serait la posture singulière de l’alchimiste. Contrairement au scientifique, il ne se considère jamais extérieur à son expérience. Il en fait partie. Ce qui se déroule dans le creuset reflète un travail intérieur : transformer le plomb en or, c’est avant tout élever sa conscience en suivant les étapes du Grand Œuvre.

Le terme même de Grand Œuvre dit l’essentiel : l’alchimie est un art. Et, comme toute démarche artistique, le premier matériau de travail est l’artiste lui-même. Elle a comme premier sujet d’expérimentation l’artiste lui-même. Il ne s’agit pas de produire de l’or mais de marcher vers ce qui donne du sens – un cap. Si j’en crois ma pratique, l’or n’est pas un but mais un cap, comme on prend la mer. Certains vont même jusqu’à dire que l’or n’est qu’un jalon, un signe sur le chemin. Chaque étape laisse des traces : des œuvres capables, pour qui les regarde avec attention, de toucher un point juste en lui, bien au delà des mots. Ces œuvres ne sont pas de simples objets : ce sont des objets vivants, qui transforment leur environnement et ceux qui les approchent.

En quoi le glacis est-il une pratique alchimique ?

L’alchimiste conçoit la création du monde autour de trois principes : le souffre, le mercure et le sel. Or ces trois principes se retrouvent précisément dans la composition du glacis, auxquels s’ajoute la couleur, quatrième élément et alter-ego du peintre. Peindre devient alors un acte de conscience : une manière très contemporaine dans ses mots et très ancienne dans son intention d’accomplir son « métier d’homme ».

Les composants du glacis -pigments, médiums, huile, bière – mettent en mouvement un processus comparable aux étapes du Grand Œuvre : noir, blanc, jaune, rouge… Rien de tout cela n’est dû au hasard.

Une tradition qui s’est transmise autrement

Pendant des siècles, l’alchimie s’est transmise à travers des images, des récits, des chansons : une langue symbolique, la fameuse « langue des oiseaux ». Les chantiers des cathédrales, au Moyen Age, ont largement contribué à cette diffusion, et les corporations de métiers en ont maintenu l’esprit, parfois même sans en avoir conscience. Les cathédrales, Bibles de pierre ouvertes au ciel, sont aussi -pour qui sait les lire ( Fulcarelli – Le mystère des cathédrales – Albin Michel) – de véritables manuels du Grand Oeuvre.

A partir du XVIème siècle, les grands chantiers s’essoufflent et l’Europe entre dans la Renaissance. Au XVIIe, la pensée rationnelle de Descartes s’impose comme fondement de la modernité, tandis que la visions plus globale de Pascal reste en retrait, même si les recherches actuelles semblent lui redonner de la vigueur.

C’est en plein XVIIe siècle que le Glacis apparait, porté par la corporation des peintres en décor. Au moment même où l’académisme se développe, ils choisissent de fonctionner sur l’ancien modèle moyenâgeux du corporatisme : transmission orale, apprentissage équitable entre savoir-faire et savoir-être, voyages initiatiques… Mais en lieu et place des cathédrales, ils marquent de leur philosophie les grands décors peints, d’abord à Vaux-le-vicomte, puis à Versailles, et partout en Europe ensuite. La langue des oiseaux y murmure encore : on y « ouvre ses ailes » pour « partir en mourant ».

Pour aller plus loin

Pour une approche claire et accessible de l’alchimie, on pourra lire Patrick Burensteinas (un alchimiste raconte- autobiographie d’un alchimiste).

Un chemin avait été ouvert antérieurement, dans les années 1930, par Carl Gustav Jung (Psychologie et Alchimie). La psychologie moderne s’appuie de plus en plus sur ses travaux. J’en ai fait l’un des fondements de ma pratique et de ma déontologie.

L’art de l’émerveillement

Au cours d’une soirée-rencontre dans l’atelier, je me suis interrogée sur l’émerveillement. Cette émotion fugitive et fragile se trouve au cœur de ma pratique artistique. Elle me semble indispensable dans une société qui tend à confondre la lucidité avec le pessimisme. L’émerveillement comme une éthique de vie.

Être émerveillé

Photo de Frédérique
Photo de Frédérique

D’après le dictionnaire de l’Académie Française être émerveillé c’est éprouver une admiration mêlée de joie et d’étonnement. Admiration, joie, étonnement, 3 ingrédients pour une émotion bien plus difficile à définir qu’il n’y parait. Car si certaines personnes bénéficient d’une disposition naturelle à ressentir de l’émerveillement, pour la plupart d’entre nous il nécessite une disponibilité de l’esprit et, au début au moins de sa quête, un effort de concentration. Ce peut être un travail volontaire et acharné que de vouloir poser un regard particulier sur le monde, développer une aptitude à sortir de son « soi » étriqué pour s’ouvrir à l’instant et à la surprise.

Photo de Serge
Photo de Serge

Et pourtant, paradoxalement, si l’on travaille à s’émerveiller, l’émerveillement, lui, est immédiat, fulgurant, ancré dans l’instant.

Vouloir s’émerveiller relève donc, au delà d’une certaine disposition naturelle, d’un engagement personnel, conscient, décidé, pour faire de l’instant quelque chose d’important, de plaisant, de joyeux. Un véritable acte de résistance en ce début de XXIème siècle pour ouvrir son regard, traquer cet « admirable et joyeux inattendu » dans un monde qui ne croit plus qu’au désespoir.

Du geste de l’artiste au regard des autres

Photo de Aude
Photo de Aude

Une disposition à voir où l’artiste peintre trouve naturellement un champ d’investigation, pour peu qu’il se sente enclin à participer à cette urgence. Voir pour échapper soi-même à l’enténèbrement sociétal et partager cette vision avec tous ceux qui veulent voir, autrement qu’à travers une lucarne médiatique tronquée.

Photo de Mathilde
Photo de Mathilde

C’est ainsi qu’une soirée dédiée à l’émerveillement dans mon atelier s’est imposée à laquelle ont participé une quinzaine de personnes d’horizon très différents. Artistes, thérapeutes… mais aussi et surtout curieux sans connaissances artistiques particulières, venus amicalement sans bien savoir à quoi la soirée allait les mener.

J’ai peint en commentant mes gestes sur un vaste support, partageant avec le plus de simplicité et d’immédiateté mon Glacis et tous les petits accidents ravissants (marge accidentelle) dont il parsème la surface picturale.

Photo de Marie-Pierre
Photo de Marie-Pierre

Nous avons régulièrement fait des pauses pour inviter chacun à s’approcher, s’approprier un détail, le prendre en photo avec son téléphone portable. Et, lorsque la surface picturale a fini de réagir, nous avons, en dégustant un verre de vin et les petits plats apportés par chacun, projeté sur le mur de l’atelier, à côté du panneau original, ce que chacun y avait glané de jubilatoire. Pour découvrir et redécouvrir chaque parcelle, en se réjouissant de la diversité des regards, de leur complémentarité, de la richesse de ces dizaines d’angles de visions différents à propos d’une même réalité.

Grand moment de partage, de complicité, de joie. Nous nous sommes ensemble émerveillés… En lâchant-prise, en peignant des ailes ou en invitant quiconque à découvrir dans la couche picturale le visage qui s’y cache, l’émerveillement est ce qui court-circuite dans l’atelier et au delà l’uniformisation fallacieuse de notre monde.

Je ne peins que pour ça.