
Hier, j’ai assisté au décrochage d’une exposition. Pas n’importe laquelle : celle d’une amie peintre, présentée dans les locaux d’une mutuelle à Niort — la ville que j’habite et qui se rêve capitale de l’économie sociale et solidaire.
Et je suis sortie de là profondément choquée.
Choquée non pas par l’absence de public — on y reviendra — mais par ce que cette exposition révélait : la manière dont notre société traite les artistes, sous couvert de bonnes intentions.
« Amener l’art au travail »… vraiment ?
L’intention affichée était belle : amener l’art au plus près des gens, dans leur quotidien professionnel.
Mais dans les faits, le lieu était inadapté. Dans ce grand hall froid et sonore, rien n’avait été prévu pour accrocher des tableaux, les éclairer, les faire dialoguer avec le lieu et les visiteurs du lieu. Aucun véritable travail de médiation. Aucun texte permettant de comprendre la démarche de l’artiste.
Résultat : le propos artistique devenait illisible. Pas parce qu’il était complexe, mais parce qu’on ne lui avait tout simplement pas donné les conditions d’exister.
Ce n’était pas une exposition. C’était une décoration temporaire.
L’illusion de la reconnaissance
Bien sûr, l’artiste n’a rien gagné. Ni financièrement — ce point semble encore choquer quand on ose le mentionner — ni même symboliquement.
On lui a offert « la chance d’exposer ». Comme si la visibilité, quand elle est vide de sens et de considération, pouvait suffire à nourrir un travail, une vie, une pratique.
Pendant un mois, l’exposition n’a quasiment intéressé personne parmi les salariés. Non par désintérêt pour l’art, mais parce que rien n’était fait pour susciter la rencontre. Et pourtant, au moment du décrochage, le sentiment dominant n’était pas l’échec, mais l’indifférence.
L’art instrumentalisé
Ce qui m’a le plus dérangée, c’est autre chose. Cette exposition a surtout servi à la direction. À afficher une image d’ouverture culturelle. À cocher la case « soutien à la création ». À se draper dans une posture humaniste à peu de frais.
L’artiste, elle, était prise en otage de son besoin — légitime — de reconnaissance.
Car c’est bien là le mécanisme : on sait que les artistes acceptent trop souvent ces conditions, on sait qu’ils diront oui, et on en profite.
L’art devient alors un alibi de communication, pas une rencontre, pas un dialogue, pas un acte vivant.
Ce que ça dit de nous
Je suis peintre moi-même. Et ce que j’ai vu hier, je le vois partout. Des artistes invités à « enrichir » des lieux sans moyens, sans cadre, sans respect.
Des œuvres traitées comme du mobilier. Des créateurs sommés d’être reconnaissants pour des miettes symboliques.
Ce n’est pas anodin. C’est une forme de maltraitance ordinaire, banalisée, presque invisible — parce qu’elle se cache derrière de bonnes intentions.
Soutenir l’art, ce n’est pas l’utiliser. Accueillir une œuvre, ce n’est pas la neutraliser. Inviter un artiste, ce n’est pas le faire taire en le remerciant trop vite.
Hier, c’était minable et désolant. Mais surtout, c’était révélateur.
Et il est temps, peut-être, d’arrêter de confondre culture et décoration, culture et coup de com’