Le Carnet d’accidents jubilatoires : quand l’imprévu devient un allié

Dans ma pratique d’accompagnante psycho-picturale, je travaille avec un médium ancien, né au XVIIᵉ siècle en France : le glacis (huile et bière).
Un médium lent, vivant, imprévisible.
C’est précisément cette imprévisibilité qui a donné naissance à un outil central de mon accompagnement : le Carnet d’accidents jubilatoires, aujourd’hui déposé à l’INPI.

1. Pourquoi j’ai créé ce carnet

J’ai créé le Carnet d’accidents jubilatoires à partir d’un constat simple :
nous passons une grande partie de notre vie à éviter l’erreur, à corriger, à maîtriser, à lisser.

Or, dans l’atelier comme dans la vie, ce sont souvent les “ratés”, les débordements, les accidents qui ouvrent de nouvelles voies.
J’avais besoin d’un espace sécurisé, tangible, où ces accidents ne seraient plus vécus comme des échecs, mais comme des matières premières.

Ce carnet est devenu un lieu d’accueil : un espace où l’on peut déposer, observer et transformer ce qui survient sans l’avoir prévu.

2. Pourquoi le mot « accident » libère

Le mot accident est souvent chargé négativement.
Dans mon travail, je le réhabilite.

Un accident, c’est ce qui arrive quand le contrôle lâche. C’est le moment où quelque chose de plus grand que notre volonté peut émerger.

En l’inscrivant noir sur blanc dans un carnet dédié, l’accident cesse d’être une faute. Il devient une autorisation : celle d’explorer, de rater, de recommencer, de se surprendre.

Et lorsqu’il est qualifié de jubilatoire, il change encore de nature :
il devient source de joie, de mouvement, d’élan.

3. Comment l’accident révèle la créativité propre à chacun

La créativité n’est pas un talent réservé à quelques-uns.
C’est une capacité vivante, souvent enfouie sous la peur de mal faire.

Grâce au Carnet d’accidents jubilatoires, l’attention se déplace :
on ne cherche plus à produire “quelque chose de beau” ou de juste, on observe ce qui émerge quand on accepte de ne pas savoir.

Dans le travail avec le glacis, l’accident est inévitable : une coulure, une transparence inattendue, une réaction chimique imprévue. Le glacis invite à une rencontre lente avec la matière et avec soi.

Ces accidents deviennent des révélateurs : ils révèlent des paysages intérieurs, des émotions, des ressources insoupçonnées.

Peu à peu, les personnes accompagnées reprennent confiance en leur propre élan créatif — bien au-delà de l’atelier.

4. Comment ce carnet s’intègre dans un parcours plus long

Le Carnet d’accidents jubilatoires n’est pas un outil isolé. Il s’inscrit dans un parcours d’accompagnement au long cours, où la pratique picturale devient un espace d’exploration intérieure.

Ce n’est pas un carnet de performance. C’est un carnet de présence à soi.

Un outil exclusif, né de la rencontre entre un médium ancien et des enjeux profondément contemporains : réconcilier création, vulnérabilité et joie d’être en processus.

Retour à la page d’accueil

Une pratique du XVIIe siècle pour ralentir et ressentir

À l’heure de l’immédiateté, du faire vite et du résultat visible, j’ai fait le choix d’accompagner avec une technique picturale née au XVIIe siècle : le Glacis, à l’huile et à la bière. Un médium ancien, lent, exigeant — et profondément transformateur. Mon travail d’accompagnante psycho-picturale repose sur cette conviction : certaines matières savent encore nous apprendre à habiter le temps, le corps et le ressenti.

1. Les origines historiques du Glacis : bien plus qu’une technique

Le Glacis se développe au XVIIe siècle sur les grands chantiers décoratifs de Vaux-le-Vicomte puis de Versailles. Ces lieux ne sont pas seulement des chefs-d’œuvre architecturaux : ce sont des matrices esthétiques et symboliques dont les modèles essaimeront dans toute l’Europe.

Sous l’impulsion de Charles Le Brun, la corporation des Peintres en décor se structure. On y transmet bien sûr des savoir-faire, mais aussi une vision du monde.

Le Glacis n’est pas qu’un effet de profondeur ou de transparence : il relève d’une initiation, vraisemblablement nourrie par les principes de l’alchimie. Superposer sans masquer. Transformer sans effacer. Laisser advenir plutôt que forcer.

Déjà, la matière enseigne une philosophie.

2. Pourquoi cette technique transforme le rythme de celui ou celle qui la pratique

Peindre à l’huile ou à la bière, ce n’est pas peindre à l’eau. Ni à l’acrylique. L’huile impose un temps de séchage, une attente, un dialogue avec la matière. La bière un temps de dépouillage, mystérieux et lent.

Mais le Glacis va encore plus loin. Il engage un phénomène de polymérisation : une transformation dynamique de la couche picturale qui dure en moyenne trois heures. Dans la tradition, on appelle ce moment la “clef 3”. La clef 3, c’est le temps où l’artiste n’intervient pas — ou presque. Il observe. Il accueille. Il laisse faire.

Pendant toute cette phase, la matière est totalement réversible. On peut tenter, ajuster, enlever, recommencer, sans jamais détruire ce qui, en dessous (le travail de la veille), est déjà sec. Ce temps suspendu modifie profondément le rythme intérieur. Il apprend à ralentir sans s’arrêter, à rester présent sans contrôler.

3. Comment je l’enseigne, hors de tout perfectionnisme

Dans mon accompagnement, je ne cherche pas la maîtrise parfaite du geste. Je m’intéresse à ce qui, dans la clef 3, échappe à toute anticipation. Il y a toujours une part d’incertitude. Une marge accidentelle.

Le Glacis répond à chacun de manière singulière : auto-fragmentations, deltatisations, notes suspendues, motifs secrets, traces fantômes… Un univers apparaît. Non pas celui que l’on projette, mais celui qui émerge.

Et c’est là que je tiens à être très claire : 👉 cela n’a rien à voir avec la peinture intuitive. Il ne s’agit ni d’exprimer une émotion brute, ni de laisser parler l’inconscient de façon hémorragique sans cadre.

Le Glacis est une rencontre entre une technique extrêmement précise et un espace intérieur qui se révèle par la matière.

4. Transparence du Glacis, transparence intérieure

Le Glacis repose sur la transparence. Une couche ne recouvre jamais totalement la précédente. Elle la laisse apparaître autrement.

Cette pratique porte une philosophie du vivant : le monde, comme l’être humain, est fait de superpositions de transparences.

Dès lors, se connaître ne consiste peut-être pas à en ajouter toujours plus… mais parfois à en enlever. À se dé-couvrir.C’est ce qu’on appelle un travail en négatif : on ne rajoute pas, on retire. On dévoile ce qui était déjà là, enfoui sous les couches.

La matière devient alors un miroir subtil de l’expérience intérieure.

5. Ce que cela change pour un.e pratiquant.e

Pratiquer le Glacis dans ce cadre d’accompagnement, ce n’est pas “apprendre à peindre”.

C’est apprendre à être avec ce qui se transforme.

Cela change :

  • le rapport au temps (moins de précipitation, plus de présence),
  • le rapport au geste (moins de contrôle, plus d’écoute),
  • le rapport à l’erreur (qui devient information),
  • le rapport à soi (plus nuancé, plus stratifié, plus vivant).

On ne sort pas avec une œuvre maîtrisée. On sort avec une expérience intégrée.

Et parfois, avec une perception de soi un peu plus transparente.

Retour à la page d’accueil

Le processus créatif : un chemin qui parle plus de nous que de l’œuvre

On parle souvent de la création comme d’un acte tourné vers l’extérieur : produire une œuvre, donner forme à une idée, offrir quelque chose au monde. Pourtant, derrière chaque geste créateur se cache une aventure bien plus intime. Le processus créatif est avant tout un chemin intérieur, une traversée où ce que nous découvrons de nous-mêmes compte autant – sinon plus – que l’œuvre finale.

La création est un miroir intérieur

Créer, c’est se rencontrer. Chaque couleur choisie, chaque phrase posée, chaque silence assumé raconte quelque chose de notre état intérieur.

L’œuvre devient alors un miroir : elle reflète nos élans, nos peurs, nos contradictions et nos désirs profonds. Même lorsque l’on croit « jouer un rôle » ou « raconter autre chose », l’inconscient laisse ses empreintes. C’est peut-être ce qui rend toute création si singulière : elle porte la texture de notre vécu émotionnel, de nos mémoires et de nos zones d’ombre.

Dans ce miroir, on voit parfois ce que l’on n’osait pas reconnaître autrement. Créer exige un dialogue avec soi – un dialogue qui n’est pas toujours confortable – mais c’est aussi là que réside sa puissance transformative.

Pourquoi on ne maîtrise jamais vraiment

On aime imaginer que la création est un acte de contrôle : prévoir, organiser, diriger. En réalité, elle est beaucoup plus vivante que cela.

On ne maîtrise jamais complètement ce qui surgit, car la création naît d’un espace mouvant, où l’imaginaire, les sensations et l’inconscient se mêlent.

Il y a des jours où “ça coule”, et d’autres où tout semble se dérober. Il y a des idées qui s’imposent sans prévenir, des détours qui semblent nous égarer, des intuitions qui nous dépassent.

Cette part d’incontrôlable n’est pas un obstacle : c’est elle qui ouvre la porte au mystère, à la surprise, à la sincérité.

Créer, c’est accepter d’être un peu traversé.

Comment j’accompagne les artistes et les autres dans cette traversée

Mon rôle n’est pas d’imposer une direction, mais de créer un espace sûr où chacun peut explorer son propre mouvement créatif.

J’accompagne les artistes (et toute personne engagée dans un processus créatif, sans oser se nommer artiste) selon trois axes :

• Accueillir ce qui émerge

Je les aide à rencontrer ce qui se présente : la joie, le doute, la confusion, la résistance. Tout a du sens dans un processus créatif, même les blocages.

• Mettre en lumière les dynamiques intérieures

Nous travaillons à identifier ce qui se joue derrière les difficultés ou les éclairs d’inspiration. Souvent, les questionnements créatifs parlent de limites internes, de croyances, de besoin de sécurité ou de liberté.

• Trouver une écologie personnelle

Le but n’est pas d’être « performant » mais d’être aligné. Ensemble, nous cherchons le rythme, les rituels, les conditions qui permettent à la création de s’épanouir sans violence et sans pression excessive.

Je ne guide pas vers “l’œuvre parfaite”, mais vers « l’œuvre juste » et une manière plus consciente et plus douce d’être en relation avec sa propre créativité.

4. Exemples concrets anonymisés

  •  » Moi, je ne suis pas un peintre, pas un artiste. »

Sortant d’une longue maladie, il arrive avec toute la frustration d’une envie qu’il ne se sent pas capable d’assumer. Peindre, être peintre, ça lui semble autant prétentieux qu’insurmontable. Nous explorons alors les représentations qu’il se fait de ces deux mots à l’aide du dessin archaïque. De ces premiers dessins découlent un processus vers la peinture et un protocole qui lui permet de s’y engager sans se juger ou se comparer. Il invite ainsi sa joie à participer à l’acte créatif et peint pour retrouver le sourire.

  • L’écrivaine qui n’osait plus écrire

Elle arrivait avec un blocage massif. Je lui ai proposé de passer par un autre médium pour explorer ce qu’elle avait envie de dire. Nous avons alors engagé un lâcher-prise avec le glacis sur un vaste support dans lequel elle a pu identifié ses besoins, ses envies et les étapes qui lui étaient nécessaires pour avancer. Elle a ainsi fabriquer autant un plan de ce qu’elle avait à dire qu’une carte des étapes pour y parvenir. En travaillant ainsi, comme on passe d’une marche à l’autre, l’écriture a recommencé à circuler.

  • La personne non-artiste qui « n’était pas créative »

En réalité, elle créait beaucoup… mais ne le reconnaissait pas. En redéfinissant ce qu’était pour elle le geste créatif, elle a découvert des espaces d’expression insoupçonnés dans sa vie quotidienne. Son téléphone regorgeait à son insu du regard singulier qu’elle portait sur le monde. En mettant des mots, en mettant en scène les images et les mots, elle a crée une installation dans laquelle elle a pu se découvrir, circuler et poursuivre un chemin artistique bien plus assumé.

  • La personne qui ne sait plus quoi penser de ce qui lui arrive

Trop d’émotions, trop de tiraillements entre sa loyauté envers les siens (famille, amis, collègues…) l’empêche malgré de douloureuses tentatives d’introspection, d’activer la ressource qui lui permettrait d’agir en étant profondément alignée avec ses valeurs et sans culpabilité. Nous engageons dans l’atelier un Essuyé© dans lequel un être farceur et malicieux apparait. Lorsque nous retrouvons 3 mois après, cette ressource a agi a son insu pour remettre du jeu, de l’espièglerie dans son rapport à elle et aux autres. Le problème pour lequel elle est venue la première fois lui semble dérisoire.

Ces parcours illustrent une chose : le problème n’est jamais “manquer de talent”. C’est souvent la relation à soi qui a besoin d’être entendue et apaisée.

Invitation à explorer ce chemin

Que vous soyez artiste professionnel, amateur passionné ou simplement curieux de mieux vous connaître : votre créativité est un territoire à explorer.

Elle ne demande pas d’être maîtrisée, mais d’être rencontrée. Elle ne réclame pas la perfection, mais la présence. Elle ne parle pas seulement de l’œuvre : elle parle de vous.

Alors, si vous sentez l’appel de ce chemin, avancez avec douceur. Laissez la création vous montrer ce que vous portez, ce que vous traversez, ce que vous devenez.

Et rappelez-vous : dans chaque geste créatif, il y a un espace pour respirer, pour se transformer, pour se reconnaître un peu plus.

Où l’on parle d’alchimie

Depuis quelques années, les publications sur l’alchimie se multiplient. C’est réjouissant, car cette discipline longtemps délaissée retrouve enfin le lumière à un moment où notre monde en manque cruellement. Mais c’est aussi préoccupant : à force d’être simplifiée ou détournée, elle risque de devenir une mode de plus, un ensemble de croyances plus ou moins floues, transformées en produit marketing. Voici donc mon point de vue sur cette pratique à la fois philosophique et expérimentale qui, malgré les caricatures et un folklore parfois envahissant, demeure une des sources majeures de la culture occidentale.

 

C’est quoi, l’alchimie ?

Si je ne devais en partager que l’essentiel pour moi, ce serait la posture singulière de l’alchimiste. Contrairement au scientifique, il ne se considère jamais extérieur à son expérience. Il en fait partie. Ce qui se déroule dans le creuset reflète un travail intérieur : transformer le plomb en or, c’est avant tout élever sa conscience en suivant les étapes du Grand Œuvre.

Le terme même de Grand Œuvre dit l’essentiel : l’alchimie est un art. Et, comme toute démarche artistique, le premier matériau de travail est l’artiste lui-même. Elle a comme premier sujet d’expérimentation l’artiste lui-même. Il ne s’agit pas de produire de l’or mais de marcher vers ce qui donne du sens – un cap. Si j’en crois ma pratique, l’or n’est pas un but mais un cap, comme on prend la mer. Certains vont même jusqu’à dire que l’or n’est qu’un jalon, un signe sur le chemin. Chaque étape laisse des traces : des œuvres capables, pour qui les regarde avec attention, de toucher un point juste en lui, bien au delà des mots. Ces œuvres ne sont pas de simples objets : ce sont des objets vivants, qui transforment leur environnement et ceux qui les approchent.

En quoi le glacis est-il une pratique alchimique ?

L’alchimiste conçoit la création du monde autour de trois principes : le souffre, le mercure et le sel. Or ces trois principes se retrouvent précisément dans la composition du glacis, auxquels s’ajoute la couleur, quatrième élément et alter-ego du peintre. Peindre devient alors un acte de conscience : une manière très contemporaine dans ses mots et très ancienne dans son intention d’accomplir son « métier d’homme ».

Les composants du glacis -pigments, médiums, huile, bière – mettent en mouvement un processus comparable aux étapes du Grand Œuvre : noir, blanc, jaune, rouge… Rien de tout cela n’est dû au hasard.

Une tradition qui s’est transmise autrement

Pendant des siècles, l’alchimie s’est transmise à travers des images, des récits, des chansons : une langue symbolique, la fameuse « langue des oiseaux ». Les chantiers des cathédrales, au Moyen Age, ont largement contribué à cette diffusion, et les corporations de métiers en ont maintenu l’esprit, parfois même sans en avoir conscience. Les cathédrales, Bibles de pierre ouvertes au ciel, sont aussi -pour qui sait les lire ( Fulcarelli – Le mystère des cathédrales – Albin Michel) – de véritables manuels du Grand Oeuvre.

A partir du XVIème siècle, les grands chantiers s’essoufflent et l’Europe entre dans la Renaissance. Au XVIIe, la pensée rationnelle de Descartes s’impose comme fondement de la modernité, tandis que la visions plus globale de Pascal reste en retrait, même si les recherches actuelles semblent lui redonner de la vigueur.

C’est en plein XVIIe siècle que le Glacis apparait, porté par la corporation des peintres en décor. Au moment même où l’académisme se développe, ils choisissent de fonctionner sur l’ancien modèle moyenâgeux du corporatisme : transmission orale, apprentissage équitable entre savoir-faire et savoir-être, voyages initiatiques… Mais en lieu et place des cathédrales, ils marquent de leur philosophie les grands décors peints, d’abord à Vaux-le-vicomte, puis à Versailles, et partout en Europe ensuite. La langue des oiseaux y murmure encore : on y « ouvre ses ailes » pour « partir en mourant ».

Pour aller plus loin

Pour une approche claire et accessible de l’alchimie, on pourra lire Patrick Burensteinas (un alchimiste raconte- autobiographie d’un alchimiste).

Un chemin avait été ouvert antérieurement, dans les années 1930, par Carl Gustav Jung (Psychologie et Alchimie). La psychologie moderne s’appuie de plus en plus sur ses travaux. J’en ai fait l’un des fondements de ma pratique et de ma déontologie.

L’art de l’émerveillement

Au cours d’une soirée-rencontre dans l’atelier, je me suis interrogée sur l’émerveillement. Cette émotion fugitive et fragile se trouve au cœur de ma pratique artistique. Elle me semble indispensable dans une société qui tend à confondre la lucidité avec le pessimisme. L’émerveillement comme une éthique de vie.

Être émerveillé

Photo de Frédérique
Photo de Frédérique

D’après le dictionnaire de l’Académie Française être émerveillé c’est éprouver une admiration mêlée de joie et d’étonnement. Admiration, joie, étonnement, 3 ingrédients pour une émotion bien plus difficile à définir qu’il n’y parait. Car si certaines personnes bénéficient d’une disposition naturelle à ressentir de l’émerveillement, pour la plupart d’entre nous il nécessite une disponibilité de l’esprit et, au début au moins de sa quête, un effort de concentration. Ce peut être un travail volontaire et acharné que de vouloir poser un regard particulier sur le monde, développer une aptitude à sortir de son « soi » étriqué pour s’ouvrir à l’instant et à la surprise.

Photo de Serge
Photo de Serge

Et pourtant, paradoxalement, si l’on travaille à s’émerveiller, l’émerveillement, lui, est immédiat, fulgurant, ancré dans l’instant.

Vouloir s’émerveiller relève donc, au delà d’une certaine disposition naturelle, d’un engagement personnel, conscient, décidé, pour faire de l’instant quelque chose d’important, de plaisant, de joyeux. Un véritable acte de résistance en ce début de XXIème siècle pour ouvrir son regard, traquer cet « admirable et joyeux inattendu » dans un monde qui ne croit plus qu’au désespoir.

Du geste de l’artiste au regard des autres

Photo de Aude
Photo de Aude

Une disposition à voir où l’artiste peintre trouve naturellement un champ d’investigation, pour peu qu’il se sente enclin à participer à cette urgence. Voir pour échapper soi-même à l’enténèbrement sociétal et partager cette vision avec tous ceux qui veulent voir, autrement qu’à travers une lucarne médiatique tronquée.

Photo de Mathilde
Photo de Mathilde

C’est ainsi qu’une soirée dédiée à l’émerveillement dans mon atelier s’est imposée à laquelle ont participé une quinzaine de personnes d’horizon très différents. Artistes, thérapeutes… mais aussi et surtout curieux sans connaissances artistiques particulières, venus amicalement sans bien savoir à quoi la soirée allait les mener.

J’ai peint en commentant mes gestes sur un vaste support, partageant avec le plus de simplicité et d’immédiateté mon Glacis et tous les petits accidents ravissants (marge accidentelle) dont il parsème la surface picturale.

Photo de Marie-Pierre
Photo de Marie-Pierre

Nous avons régulièrement fait des pauses pour inviter chacun à s’approcher, s’approprier un détail, le prendre en photo avec son téléphone portable. Et, lorsque la surface picturale a fini de réagir, nous avons, en dégustant un verre de vin et les petits plats apportés par chacun, projeté sur le mur de l’atelier, à côté du panneau original, ce que chacun y avait glané de jubilatoire. Pour découvrir et redécouvrir chaque parcelle, en se réjouissant de la diversité des regards, de leur complémentarité, de la richesse de ces dizaines d’angles de visions différents à propos d’une même réalité.

Grand moment de partage, de complicité, de joie. Nous nous sommes ensemble émerveillés… En lâchant-prise, en peignant des ailes ou en invitant quiconque à découvrir dans la couche picturale le visage qui s’y cache, l’émerveillement est ce qui court-circuite dans l’atelier et au delà l’uniformisation fallacieuse de notre monde.

Je ne peins que pour ça.

 

 

Glacis, pensée magique et travail en négatif

Arbre à fritesJe ne sais plus quelle introduction à un recueil de contes de fées parlait d’un petit garçon qui, amateur de frites, en avait planté une dans son jardin dans l’espoir qu’un arbre à frites vienne à pousser. Ne souriez pas, je suis persuadée que, tout adultes, sages et pleins d’expériences que nous sommes, pas un d’entre nous n’échappe à croire cela possible à un moment où un autre. Au delà de la touchante naïveté, de la poésie aussi, comment véritablement utiliser cette force de l’intention pour de cette  envie enfantine faire œuvre? L’atelier me semble, justement, le lieu idéal de transformation, de maturation, de la pensée magique. Mais pas à n’importe quelle condition et certainement pas n’importe comment.

Le champ de blé

Les glaneuses - MilletL’année dernière je me suis rendue régulièrement dans l’atelier d’une femme brillante travaillant sur de très grands formats. Outre son travail de peintre, elle occupait un poste à très hautes responsabilités et menait formidablement de front les exigences de son énergie créatrice et ses engagements professionnels.  Comme beaucoup d’entre nous, la peinture lui était, je crois, une soupape de sécurité pour éviter que la rationalité normative du monde professionnel ne l’engouffre, elle, et surtout, la petite fille en elle qui voulait voir pousser son arbre à frites. A l’occasion d’un de ces rendez-vous, elle sortit d’anciennes toiles dans l’idée de les recycler et me demandait si je pensais, compte tenu de l’épaisseur de la couche picturale, cela possible. A ma grande surprise, je découvrais sur l’une d’entre elles des grains de blé collés, agglomérés dans une pâte picturale à l’acrylique. D’autres tableaux avaient des bouts de laine, des morceaux de tissus, des petits objets associés à la couche picturale. Si bien que la peinture servait à la fois de couleur et de colle. Comme la raison pour laquelle nous avions engagé un travail ensemble était son désir de transparence, loin de vouloir « corriger » son travail, j’en cherchais les motivations. Pourquoi avoir coller des grains de blé? Et alors, derrière la femme mature, très professionnelle, très efficace, très organisée, la petite fille avec son arbre à frites a répondu : « parce que je voulais faire pousser un champs de blé ». J’en restais émerveillée.

Magie et travail en négatif

Palette arc-en-cielSauf que malgré le blé planté dans la couche pictural, à son grand désespoir, le champ n’avait pas poussé. Et que derrière ce constat, une montagne de frustration, une souffrance à peine avouable, risquait de faire jaillir un torrent de larmes. Pas de champ de blé : malgré tout son amour, son élan généreux et son désir immense. Le peintre est un sorcier. Il possède les recettes magiques pour faire d’un désir un objet qui existe : le tableau. Mais l’apprentissage de cette sorcellerie connait bien des embuches. Le glacis, potion magique par excellence, bien qu’il ne soit pas l’unique solution à cette intéressante recherche, propose de formidables pistes. Car, outre sa marge accidentelle, qui nous oblige au delà de notre volonté à voir véritablement ce qui se cache sous nos désirs, il permet le travail en négatif. Le travail en négatif, c’est l’art de peindre sans peinture. Certaines brosses ne trempent d’ailleurs jamais leurs poils dans le glacis ou dans la palette (voir l’article sur le blaireau pour ceux que ce paradoxe intrigue).

Ce travail sans peinture n’existe, à ma connaissance, pas ou très peu dans d’autres techniques. La plupart d’entre nous avons donc coutume d’appréhender la peinture en « mettant de la couleur ». La couleur étant alors l’équivalent d’un objet extérieur à soi, qui nous plait, et que nous prenons et utilisons pour fabriquer un objet qui nous ressemblerait. Comme on ferait une recette de cuisine avec des ingrédients. Comme on s’habille pour être plus beau. Comme on va au supermarché acheter ce qui nous manque.

Ne peuvent germer sur un tableau que les grains de blé qui sont en nous. L’objet « grain de blé » et sa couleur sont un leurre. Aucun des deux ne feront un tableau. Telle n’est pas leur fonction. Ils appartiennent au monde tangible, et s’ils peuvent inspirer le tableau à venir, ils ne lui appartiennent pas. Le piège ici est de confondre les registres et de croire qu’avec l’objet on change le monde, quand c’est l’intention qui fait ce travail. Le tube ne fait pas le peintre. C’est la conscience de tout ce qui est déjà en soi, si merveilleusement mur pour faire un nouveau monde, qui fait de l’acte magique une acte concret.

image d’introduction prise sur le site : http://fr.belgourmet.be/frites/arbre_a_frites.php
image de sorcier : http://sites79.ac-poitiers.fr/ardin/spip.php?article352

Le Spalter à dents : la brosse qui ouvre les ailes

Ouverture d'aile 1Je vous ai déjà parler longuement du blaireau, cette brosse timide et audacieuse dont il est facile de tomber amoureux. Mais la brosse qui parle le mieux du glacis est incontestablement le spalter à crans (ou spalter à dents selon que l’on ait envie de la voir mordre un peu la couche picturale ou non). Chaque brosse a sa personnalité. Celle du spalter à dents est dégourdie, débrouillarde et exigeante.

C’est la brosse d’ouverture d’aile par excellence (le glacis est plein de mots poétiques et techniques à la fois. Au delà même, L’ouverture d’aile est une philosophie, une façon de vivre. Dans l’atelier, elle permet au peintre d’être en conscience de ses 3 centres énergétiques (mental, émotionnel, corporel). Aligné donc.

Je vous ai mis en illustration, le résultat de ce geste sur une toile; un long ruban qui flotte au vent, comme la queue d’un cerf-volant. Quand la peinture et la méditation se rejoignent…

Retour à l’accueil

Le Glacis, ou quand le possible dépasse l’imagination

Courbet - Portrait de P.AnsoutIl y a dans l’acte pictural une recherche qui relève sans doute d’un phantasme : celui de pouvoir visualiser ce que l’on ressent. Mettre une image sur l’indicible. Rendre réel ce dont on doute peut-être. Et le partager.

Un rêve auquel ont répondu de manières très variées les peintres durant toute l’histoire de l’art. Le Glacis, quant à lui y a répondu, dans son histoire, de deux façons différentes, presque antinomiques et cependant complémentaires. Il y a d’un côté « le Réalisme » (dont Courbet a formulé la devise en revendiquant ne désormais plus peindre que ce qu’il voyait).  Mais il y a aussi, et pas forcément dans l’optique du Réalisme, le choix de ce médium pictural pour rendre visible le projet d’un peintre, et lui conférer ainsi une sorte de réalité.

Le Glacis et le Réalisme

Faux marbreLe Réalisme a très largement imprégné l’art du glacis. Les peintres décorateurs, inventeurs de cette technique, étaient des experts en trompe l’œil. Ils observaient et copiaient la Nature dans ce qu’elle leur semblait avoir de plus beau et le reproduisaient à l’aide d’un médium, difficile à maitriser mais bluffant. Il s’agissait donc de maitriser le mieux possible, humblement et besogneusement, ce médium, en y ajoutant une lecture compréhensive du monde pour aboutir à une réalisation aussi belle que la réalité.

Nulle place à l’imagination dans ce processus. Mais, en revanche, une humilité, une compréhension fine et quasi-philosophique, des productions de la nature. S’interroger, par exemple, sur la vitesse de croissance des différentes espèces d’arbres pour en comprendre la structure des bois de fil et des ronces. Aller dans les mines regarder comment un marbre se présente, s’est composé géologiquement, s’exploite, se débite, pour reproduire au mieux l’extraordinaire singularité de chacun d’eux dans l’atelier ou sur un chantier… Une façon de poser son regard sur le monde à la fois amoureux et sélectif, n’en garder que le meilleur.

Le Glacis et les émotions

Flaque d'eauA l’opposé, la façon dont je travaille avec le glacis dans l’atelier ne se veut aucunement un travail de reproduction de la Nature. Et pourtant, dans pratiquement tous les cas, les premières réalisations qui en découlent parlent toutes de la Nature. Comme si le Glacis portait en lui, sans qu’il soit nécessaire de le maitriser, tout ce que les peintres décorateurs se sont escrimés à imiter. Et bien plus encore…

Si vous décidez de peindre le reflet sur un chemin du ciel dans une flaque d’eau, il est fort probable qu’une analyse préalable, très minutieuse et très besogneuse vous soit nécessaire pour bien comprendre les rendus transparents et cependant distincts de l’eau et du ciel. Études, recherches, essais et applications seront de mise.

En travaillant sur ma marge accidentelle, en laissant le glacis répondre à mon geste pictural sans le contraindre à signifier une intention précise, ce rendu est souvent au rendez-vous. On n’en prend conscience qu’après séchage, en s’émerveillant de la poésie de ce que l’on découvre de soi que jamais nous n’aurions, sans des années de techniques pensions-nous, pu obtenir.

Il s’agit donc de laisser le Glacis nous parler de ce que nous connaissons mais intellectualisons bien trop pour en maitriser vraiment la reproduction. La réalité du rendu, alors, dépasse de beaucoup, l’imagination. Comme un bébé sort parfaitement formé du ventre de sa mère sans pour autant que, durant la grossesse, elle ait eu à s’inquiéter de concevoir l’incroyable complexité d’un corps humain.

Voilà : il ne s’agit, finalement, que d’accepter de démissionner ce qu’il faut de notre désir de tout maitriser pour que la réponse sonne juste.

La petite phrase d’excuse

Sous une forme ou une autre, c’est celle que l’on prononce systématiquement en entrant dans l’atelier. J’ai nommé : la petite phrase d’excuse. Caricaturalement, elle dit : « Je ne sais pas pour les autres, mais moi, je ne suis  pas vraiment créatif (ve).« Moi et les autres

Je l’appelle la « petite phrase d’excuse » parce qu’elle en a le ton mais ce qu’elle dit ressemble davantage à un déni de ses capacités. « Les autres savent, réussissent, méritent d’être là, de se dire créatifs, artistes, de s’exposer… moi, non. » Une comparaison dans l’absolu qui ne prend personne en particulier comme point de repaire, juste que les autres, oui, certainement, mais moi, non. Et n’allez pas croire qu’elle ne concerne que les débutants. Pas du tout. Elle prend juste des formes plus élaborées. Par exemple : « Je suis peintre mais je n’ai jamais appris, alors c’est peu un hasard si ce que je fais plait. » Ou encore « Je ne comprends pas pourquoi on m’achète mes tableaux. Ils ne sont jamais assez aboutis (finis, satisfaisants, professionnels, etc)« . De là à penser ceux qui les achètent sont, soit gentils, soit aveugles…

Mais d’où vient-elle, cette petite phrase?

Drôle de mélange, entre modestie et audace. Comme un rituel pour se garantir d’un jugement extérieur qui serait pire que le sien. Se dénigrer pour ne pas avoir à l’être par d’autres. Se différencier négativement pour être mieux pris en compte, respecté, entendu. Un drôle de truc compliqué et bizarre qui nous traverse tous la tête, débutants ou confirmés. Un reste d’on ne sait quoi, qui vient polluer le droit, légitime, simple, évident d’être là parce qu’on a fait le chemin pour y être.

Peintre mauditÇa se joue à plusieurs niveaux. J’y entends tout d’abord une empreinte plus ou moins déguisée de notre bonne vieille éducation occidentale. Il faudrait être méritant pour mériter d’être. Comme il faudrait déjà savoir pour mériter d’apprendre. Et, sans doute, être peintre avant de l’être. Mais qui décide de la chose? Papa et maman? la maîtresse? Le grand frère? Le grand-père?

Et pourquoi pas soi même? Hein? Enfin, quoi? Qui sait mieux que tout le monde ce qui nous attire, nous titille, nous travaille, se rappelle à nous comme une frustration ou une invitation? Hein? Qui donc, sinon nous-même? En quoi serait-il prétentieux de justement s’entendre, se répondre, essayer? Puisque ça insiste en dedans c’est bien qu’il doit déjà y en avoir un peu. Tout comme il y a dans une question déjà un peu de sa réponse, non?

« Mais, finissent par avouer certains, créer ça n’est tout de même pas sérieux… On ne peut pas en faire sa vie. On doit nourrir ses enfants, payer la maison, régler les traites… » Deuxième aspect donc de la fameuse petite phrase : j’aimerai bien, mais j’peux point. Et là, ça n’a rien de technique. L’impossibilité relève bien moins de mes limites que de ma survie. Laquelle survie exige des réponses sonnantes et trébuchantes : combien ça va me rapporter? Pour la faire vite : « Si je me mets à créer, à quel moment vais-je crever de faim? »

Je suis donc là, dans l’atelier MAIS je m’autorise une chose qui n’est pas autorisée : faire ce qui me démange. MAIS qui ne rapporte pas d’argent (ou alors, seulement quand on a du bol).

Créer, pour quoi faire alors?

Mon avis de coach, c’est que vous êtes là parce que vous en avez ENVIE. A entendre aussi EN-VIE. Et parce que vous êtes en vie, vous n’êtes pas des machines, aussi performantes puissent-elles être, mais des êtres humains à qui la vie a été accordée. Inutile donc de chercher à la gagner, cette vie : vous l’avez!

Que se joue t-il véritablement dans l’atelier? Que se cache t-il véritablement derrière la petite phrase d’excuse?

lâcher priseDerrière se cache la moitié de nous. Pas tout de nous. Juste la moitié. Celle qui ne trouve pas sa place dans l’idée d’être performant, de gagner, de réussir, de payer les traites, de prendre rendez-vous chez le dentiste, de ne rien oublier d’important… Juste l’autre moitié de nous. Celle qui sent, ressent, est touchée, émue, bouleversée, retournée, chavirée, émerveillée, éblouie, ravie. Celle qui palpite, gargouille, se noue, se dénoue, bat la chamade…  Sourit aussi. Celle que l’on ne lâche pas si facilement. Celle qui exige un lâcher-prise, d‘être lâchée pour être bien prise.

Pour moi, l’atelier fait partie de ces lieux indispensable à l’équilibre de l’humanité où cette fameuse moitié de nous trouve pleinement, légitimement, simplement, la place qui lui est due. Une place pour ne pas gagner sa vie mais la vivre. Il n’est pas le seul lieu de ce type mais il est celui que vous avez choisi. Lui, avec ses pinceaux, ses couleurs et ses odeurs…

Ne vous excusez donc pas de venir. Votre envie (en vie) est juste. Et je la prends avec vos doutes. Le tout décantera dans l’atelier.

Retour à la page d’accueil

Le glacis à la bière

DSC02836Peindre avec pour médium de la bière, est-ce bien sérieux? D’où vient cette technique? Quelles en sont les possibilités? Un article de fond sur un médium pictural méconnu et pourtant très touchant.

La bière ou le génie de la maladresse

Le glacis à la bière est apparu au XVIIème siècle en même temps que le glacis à l’huile liquide avec lequel je travaille. Tous les deux sont des inventions techniques de la Corporation des Peintres Décorateurs. Mais avant d’aborder l’intérêt du glacis à la bière, la question qui revient entre toutes les lèvres est bien de savoir comment une telle idée leur est venue en tête.

A mon avis, il en va du glacis à la bière comme de la Tarte Tatin. On raconte que cette dernière est née de la maladresse de deux sœurs qui, ayant retourné une tarte en la démoulant, l’ont servi présentée à l’envers pour le plus grand plaisir de leurs invités. Il est bien probable que nos Peintres décorateurs du XVIIème siècle aient eu une mésaventure similaire. Ayant le gosier facilement sec sur les chantiers, ils ont sans doute décidé d’accompagner leur dure journée de travail de quelques gorgées de bière, histoire de rendre plus léger le processus créatif… Lequel d’entre eux a confondu son verre avec le pot de glacis? Mystère… Reste que de cette maladresse le glacis à la bière est vraisemblablement né.

Peindre à la bière, mais pourquoi faire?

DSC03512Tout l’intérêt de la bière est qu’elle sèche vite. L’alcool qui la compose s’évapore rapidement et laisse une couche picturale, fragile certes, inaboutie indéniablement, mais toute prête à être confirmée et retravaillée avec le glacis à l’huile. Une avancée technique contestable mais particulièrement bienvenue au XVIIème siècle dans l’élaboration d’une œuvre où le peintre décorateur était déjà en retard avant de commencer des retards des autres corps de métiers avant lui. Deux couches picturales dans une seule journée, c’est le double de la normale : autant de journées gagnées!

Le glacis à la bière, donc, ça fait gagner du temps. Grâce à cela, les décorateurs vont lui pardonner tous ces défauts. Et ils ne manquent pas! Tout d’abord, cette technique ne tient pas toute seule. Sans glacis huile par dessus, la couche picturale n’a aucune chance d’être pérenne. Ensuite, comme ça manque furieusement de gras pour nourrir le pigment, le résultat est loin d’être spectaculaire et serait même plutôt terne. Enfin, la bière ne peut servir de liant qu’à une quantité limitée de pigment sous peine de voir la couche picturale se décoller du support.

Bref, la bière c’est l’ancêtre de la peinture acrylique, en moins performant. Et pourtant…

Et si le glacis bière cachait des secrets?

IMG_1648Parce qu’elle est bancale, inaboutie, plutôt du genre « mère indigne » à l’égard de ses « enfants-pigments », elle sera vite oubliée sitôt la découverte d’un liant à l’eau plus résistant. La bière ne répond aux normes élémentaires de toute bonne couche picturale. Et pourtant, de ce qui semblerait une malédiction, elle garde jalousement des atouts qu’aucune autre technique ne nous accorde : elle parle une langue oubliée et elle se dépouille…

Commençons par le dépouillage parce que le mot intrigue. Le dépouillage… Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Oui, comme sur la tête d’un enfant, on peut revenir dans une couche picturale à la bière lui chercher des poux. Entendez par là qu’on va pouvoir la retravailler pour qu’elle nous livre des empruntes très particulières. Des rendus qu’aucun glacis huile, aucun autre médium, aussi civilisé et performant soit-il, ne peut obtenir. C’est l’histoire du papillon dont les ailes sont atrophiés mais qui fait le fil de soie….

Quant à la langue oubliée, de quoi s’agit-il? La bière, parce qu’elle ne le nourrit pas correctement, oblige le pigment à témoigner de ses origines. Or, les origines des pigments sont soit animales, soit végétales, soit, dans plus de 90% des cas, minérales. Alors, quand on peint avec la bière, on parle… des origines du monde. Du monde d’avant la civilisation. Sur un tableau, la rencontre d’une couche picturale bière avec un glacis huile, c’est un peu comme si Mozart épousait une femme aborigène d’Australie. Ça secoue pas mal, il y a bien quelques fausses notes, mais leur bébé est tout à fait extraordinaire.

Le glacis à la bière ou la fin d’une croyance : pas de maigre sur gras

Enfin, la bière nous ramène à notre bon sens. Qui a dit qu’il était interdit de peindre maigre sur gras? Je pose la question parce que sous prétexte que ça n’est pas possible, vous n’imaginez pas le nombre peintres qui considèrent la chose comme interdite. Comme si l’impossible était synonyme d’interdit…

Si tel était le cas, les Peintres Décorateurs auraient vite abandonné une technique aussi peu accommodante. Tout au contraire, non seulement le glacis à la bière permet deux glaçages dans une journée, mais, pour peu qu’on soit un peu astucieux, on peut le lendemain recommencer de plus bel sur la couche huile sèche de la veille. Ce dont, ni les peintres décorateurs, ni moi ne nous privons!

DSC04084 2

Vous l’aurez compris, le glacis à la bière est une technique touchante, surprenante et pleine d’astuces. Elle nous pousse dans nos retranchements, nous oblige à revenir sur nos certitudes, nous ouvre les œillères bien grandes. Reste qu’il n’est vraiment pas possible de l’aborder sans avoir déjà bien compris comment son pendant, le Glacis Huile, fonctionne. Je ne vous y initie donc qu’après, minima, une initiation au glacis huile et lorsque les 3 clefs sont intégrées.

Comme à chaque fois, je vous laisse très volontiers la parole pour parler de votre rencontre avec le Glacis Bière. Ou comment la mise en bière de votre tableau vous a fait le plus grand bien?