
Quand on parle de peinture, on parle souvent de technique.
Ou bien d’intuition.
Mais dans ma pratique d’accompagnante psycho-picturale, le processus de création ressemble davantage à une partie de Go.
Jouer pour construire à deux
Aux Échecs, l’objectif est clair : capturer, éliminer, gagner en détruisant les pièces adverses.
Lors d’une partie de Go, la logique est différente : on compose avec l’espace, on s’adapte à chaque mouvement, et la stratégie évolue en permanence.
Peindre au glacis fonctionne de la même manière.
Le glacis — ce médium pictural utilisé par les peintres français du XVIIe siècle — est souvent perçu comme une technique lente, presque passive. Une succession de couches transparentes qui viendraient simplement enrichir une image déjà décidée.
Mais dans la pratique, il n’en est rien.
Le glacis est un interlocuteur.
Chaque couche posée transforme la précédente.
Chaque transparence modifie l’équilibre général.
Chaque étape ouvre des possibilités nouvelles… et en ferme d’autres.
Autrement dit : le tableau répond.
Dans ce dialogue silencieux, deux protagonistes sont en présence :
– le peintre, qui reste mobile
– le tableau, qui garde la trace de chaque décision et la pérennise
Le peintre avance une intention.
Le tableau répond par un nouvel état du réel.
Et c’est à partir de cette réponse que la stratégie doit être repensée.
La stratégie de l’ajustement
Peindre devient alors une suite d’ajustements intelligents.
Si l’on veut absolument imposer son idée initiale, on perd la partie.
Mais si l’on abandonne toute direction, on tombe dans le chaos.
Entre ces deux extrêmes se joue quelque chose de beaucoup plus subtil :
maintenir le sens tout au long du processus.
Pas forcément le même sens.
Le tableau peut changer de direction.
Il peut révéler des tensions, des harmonies ou des récits inattendus.
Mais à chaque étape, il doit continuer à faire sens.
C’est là que réside toute la responsabilité du peintre.
Veiller à ce que l’image ne devienne pas une accumulation arbitraire de gestes.
Qu’elle ne bascule pas dans l’absence de structure — qu’elle soit figurative ou abstraite.
Peindre au glacis est donc à l’opposé d’une peinture purement intuitive.
Ce n’est pas un abandon au geste.
C’est une vigilance permanente.
Observer.
Interpréter.
Répondre.
Comme dans une partie de go où chaque pierre modifie l’ensemble du territoire.
Avec le temps, j’ai compris que cette stratégie picturale dépasse largement la peinture.
Une façon d’habiter l’incertitude.
Avancer avec une intention.
Accueillir la réponse du réel.
Réajuster sa stratégie sans perdre le fil du sens.
C’est exactement ce que j’observe dans les accompagnements que je mène avec :
– L’Essuyé, mon protocole de découverte de soi
– Le Carnet d’accidents jubilatoires, un protocole d’acceptation de l’imprévu qui fait sens
Dans les deux cas, comme dans la peinture, il ne s’agit pas de contrôler la totalité du processus.
Il s’agit de dialoguer avec ce qui apparaît.
Et peut-être est-ce cela, au fond, la vraie création : non pas produire une image… mais apprendre à jouer intelligemment la partie qui se présente.