Glacis, pensée magique et travail en négatif

Arbre à fritesJe ne sais plus quelle introduction à un recueil de contes de fées parlait d’un petit garçon qui, amateur de frites, en avait planté une dans son jardin dans l’espoir qu’un arbre à frites viendrait à pousser. Ne souriez pas, je suis persuadée que, tout adultes, sages et pleins d’expériences que nous sommes, pas un d’entre nous n’échappe à croire cela possible à un moment où un autre. Au delà de la touchante naïveté, de la poésie aussi, ainsi révélées comment véritablement utiliser cette force de l’intention pour d’une envie enfantine faire une œuvre? L’atelier me semble, justement, le lieu idéal de transformation, de maturation, de la pensée magique. Mais pas à n’importe quelle condition et certainement pas n’importe comment.

Le champ de blé

Les glaneuses - MilletL’année dernière je me suis rendue régulièrement dans l’atelier d’une femme brillante travaillant sur de très grands formats. Outre son travail de peintre, elle avait un poste à très hautes responsabilités et menait formidablement de front les exigences de son énergie créatrice et ses engagements professionnels. Quand bien même, les deux terrains semblaient très dissemblables. Comme beaucoup d’entre nous, la peinture lui était, je crois, une soupape de sécurité pour éviter que la rationalité normative du monde professionnel ne l’engouffre, elle, et surtout, cette petite fille en elle qui voulait voir pousser son arbre à frites. A l’occasion d’un de ces rendez-vous, elle sortit d’anciennes toiles dans l’idée de les recycler et me demandait si je pensais, compte tenu de l’épaisseur de la couche picturale, cela possible. A ma grande surprise, je découvrais sur l’une d’entre elles des grains de blé collés, agglomérés dans une pâte picturale à l’acrylique. D’autres tableaux avaient des bouts de laine, des morceaux de tissus, des petits objets associés à la couche picturale. Si bien que la peinture servait à la fois de couleur et de colle. Comme la raison pour laquelle nous avions engagé un travail ensemble était son désir de transparence, loin de vouloir « corriger » son travail, j’en cherchais les motivations. Pourquoi avoir coller des grains de blé? Et alors, derrière la femme mature, très pro, très efficace, très organisée, la petite fille avec son arbre à frites a répondu : « parce que je voulais faire un champs de blé ». J’en restais émerveillée.

Magie et travail en négatif

Palette arc-en-cielSauf que malgré le blé planté dans la couche pictural, à son grand désespoir, le champ n’avait pas poussé. Et que derrière ce constat, une montagne de frustration, une souffrance à peine avouable, risquait de faire jaillir un torrent de larmes. Pas de champ de blé : malgré tout son amour, son élan généreux et son désir immense. Le peintre est un sorcier. Il possède les recettes magiques pour faire d’un désir un objet qui existe : le tableau. Mais l’apprentissage de cette sorcellerie connait bien des embuches. Le glacis, potion magique par excellence, bien qu’il ne soit pas l’unique solution à cette intéressante recherche, propose de formidables pistes. Car, outre sa marge accidentelle, qui nous oblige au delà de notre volonté à voir véritablement ce qui se cache sous nos désirs, il permet le travail en négatif. Le travail en négatif, c’est l’art de peindre sans peinture. Certaines brosses ne trempent d’ailleurs jamais leurs poils dans le glacis ou dans la palette (voir l’article sur le blaireau pour ceux que ce paradoxe intrigue). Ce travail sans peinture n’existe, à ma connaissance, pas ou très peu dans d’autres techniques. La plupart d’entre nous avons donc coutume d’appréhender la peinture en « mettant de la couleur ». La couleur étant alors l’équivalent d’un objet extérieur à soi, qui nous plait, et que nous prenons et utilisons pour fabriquer un objet qui nous ressemblerait. Comme on ferait une recette de cuisine avec des ingrédients. Comme on s’habille pour être plus beau. Comme on va au supermarché acheter ce qui nous manque.

Ne peuvent germer sur un tableau que les grains de blé qui sont en nous. Tout comme l’objet « grain de blé », sa couleur est un leurre. Aucun des deux ne feront un tableau. Telle n’est pas leur fonction. Ils appartiennent au monde tangible, et s’ils peuvent inspirer le monde à venir, ils ne lui appartiennent pas. Le piège ici est de confondre les registres et de croire qu’avec l’objet on change le monde, quand c’est l’intention qui fait ce travail. Le tube ne fait pas le peintre. C’est la conscience de tout ce qui est déjà en soi, si merveilleusement mur pour faire un nouveau monde, qui fait de l’acte magique une acte concret.

image d’introduction prise sur le site : http://fr.belgourmet.be/frites/arbre_a_frites.php
image de sorcier : http://sites79.ac-poitiers.fr/ardin/spip.php?article352

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *