Le glacis, le caillou et l’entreprise

Caillou EricImaginez que l’on puisse peindre comme un interprète lit et exécute une partition musicale. Dés lors le propos est de mettre ses émotions, sa sensibilité, son ressenti – ce que l’on appelle aussi de l’intelligence émotionnelle – au service de cette partition picturale. C’est le pari que nous avons mené 10 agriculteurs de la Région de Chartres et moi la semaine dernière lors d’un séminaire entreprise en décidant de peindre, sur une journée, des tableaux représentant des cailloux.

Un caillou, c’est quoi?

Cailloux BrunoLa chose certainement la plus insignifiante qui soit. Une pierre plus ou moins informe, dure et froide, appartenant de toute évidence au règne minéral. Si pour certains le caillou est ce qui va empêcher la progression – lorsqu’il est dans la chaussure, par exemple – pour d’autres il sera un souvenir de vacances, une sorte de porte-bonheur, glissé dans la poche et que la main rencontre à l’insu de tous quand la plage et ses plaisirs sont bien loin des préoccupations du moment. De la chaussure à la poche toutes les variantes existent, déjà révélatrices de nos philosophies personnelles, et posant déjà la question de la transformation d’une crise (la chaussure) en opportunité (le porte-bonheur).

Cailloux JoelPour un agriculteur le caillou c’est tout ce que nous venons de voir, bien sur, mais aussi un objet concret et quotidien. Tout comme sa terre. L’un d’ailleurs ne semble pas aller sans l’autre. J’ai découvert à travailler avec eux pendant cette journée que chaque année la terre, entre mars et avril, fait remonter en surface les cailloux cachés dans ses profondeurs. Tous les ans, systématiquement, l’agriculteur parcours ses champs pour les retirer avant qu’ils n’esquintent les machines agricoles. Ainsi la terre travaille et livre ses cailloux indéfiniment, année après année, comme une mémoire qui n’en finit pas de témoigner des origines. Car le caillou est à l’origine et à la fin de tout ce qui est sur la terre. On pourrait presque dire que notre planète en est un. Gigantesque.

Jouer la partie du caillou

Cailloux PatrickAvec un objet porteur d’autant d’histoires, de mémoires et d’émotions, l’interprétation ne peut être que riche. Mais que livre t-elle qui puisse parler de l’entreprise, de ses acteurs, de son histoire et de son environnement? Que délivre t-elle à l’entrepreneur (agriculteur, dirigeant, manager…) qui lui permette de poursuivre sa route, son caillou à la bonne place?

Tout d’abord, elle l’amène à bien faire le distinguo entre un objectif de résultat et un cap. Le but n’est pas, contrairement à ce qui en est souvent compris dans un premier temps, de peindre un caillou mais de se mettre en route avec l’intention de peindre un caillou. Il arrive que le tableau représente à la fin de la journée tout autre chose. Le cap est variable, il s’accommode de l’incertitude, se joue des contrariétés, n’a d’autre intention que de maintenir du sens à ce qui advient, à nous prémunir du chaos. Contrairement au but qui, lui, est fixe, stable, quantifiable.

Le cap est pour l’entreprise, sa culture, ses valeurs. Il se nourrit de son histoire passée bien sur, mais aussi des hommes qui la composent, de son environnement qui, parfois, la font changer de cap à l’occasion d’une crise ou d’une opportunité (l’un étant souvent synonyme de l’autre). C’est en peinture ce que j’appelle la partie de go : une stratégie souple et néanmoins très construite.

Cap et but, l’un ne va pas sans l’autre. Mais lorsqu’il sont confondus, l’entreprise souffre. Le chiffre prend le pas sur l’humain. Le travail perd son sens. La motivation des troupes aussi. Le but pour seul maitre transforme l’entreprise en machine à broyer…

Donner du sens

Il s’agit donc de faire l’expérience, sur une journée, de ce cheminement à la fois exigent et incertain. De se mettre en route plein de bon sens et en confiance dans ce qui pourrait paraitre une aventure hasardeuse pour un agriculteur (un entrepreneur, un dirigeant, un manager…) : peindre.

D’une pratique artistique qui semble aux antipodes de leurs terrains professionnels, ils découvrent non seulement les points communs mais encore l’opportunité de remettre en cause certaines croyances bien ancrées. Par exemple, celle tenace, qu’il faut, pour faire un caillou (un tableau, une entreprise, une activité) dessiner déjà une forme et la remplir.

Caillou JFLa réalité est tout autre. L’entreprise arrive toujours de plusieurs rencontres. Celles d’hommes avec un lieu, un moment d’histoire, un besoin… et l’obligation de rentabilité. On commencera donc par fabriquer sur son tableau de « la matière à caillou » dans lequel le caillou pourra émerger, être repéré, choisi et, finalement, dessiné.

Il restera à le distinguer de son environnement sans l’en couper définitivement, à lui donner de l’épaisseur, des volumes, des ombres et des lumières, et de le prendre en compte autant que son contexte, puisque se sont les deux qui feront le tableau…

Bref, une partition picturale qui se joue avec le sourire (le glacis à la bière n’est pas pour rien) mais qui n’en remet pas moins certaines croyances en place. Je joue cette partie avec des entreprises autant qu’avec des particuliers. C’est toujours l’occasion de se découvrir, soi, son histoire, en lien avec les autres…